Les Jeux Olympiques de Rio de Janeiro se sont achevés le 21 août 2016 et pour une fois les voileux ont pleinement été associés à la fête puisque les régates se sont déroulés dans la baie. Les véliplanchistes français, Charline Picon et Pierre Le Coq, se sont distingués en obtenant respectivement l'or et le bronze dans la catégorie RS:X. Camille Lecointre et Hélène Defrance ont, quant à elles, ramené le bronze en 470.

Actualité à la Hune

JO de Rio 2016 – Interview croisée 1/2

Lobert & Le Castrec : «Le travail d’équipe est un non-sens»

À l’heure où tout le monde doute de nos athlètes et du système qui les porte, Jonathan Lobert – notre seul médaillé en 2012 – et son entraîneur François Le Castrec déballent tout. Interview croisée 1 sur 2.
  • Publié le : 20/10/2012 - 00:02

Lobert / Le Castrec : Interview croiséeLe coureur et son entraîneur : une relation qui semble complexe, ne se mettant pas en place en quelques jours, et d'une richesse indispensable à la performance.Photo @ Jean-Marie Liot FFV

Depuis le fiasco olympique du clan tricolore, la tourmente ravage tout (ou presque), de son DTN taxé de mégalomanie à nos sélectionnés désabusés, en passant par le système global français que l’on dit malade… Ça coince, ça grince, ça râle !
Et au milieu de cette pagaille, brille malgré tout le petit espoir porté par notre seul médaillé olympique, Jonathan Lobert. Fervent optimiste, le Finniste enchaîne les rendez-vous médiatiques et institutionnels, espérant séduire au passage les partenaires qui pourraient améliorer l’ordinaire de sa paye de 1 260 euros versée par la Marine nationale : la semaine dernière, il était chez Voiles et Voiliers, en compagnie de son entraîneur François Le Castrec. L’occasion de leur tendre le micro et de les interroger sur la manière de voir les choses et de vivre leurs projets.

Interview croisée 1 sur 2 : leur vision de la relation entraîneur/entraîné, leur manière de concevoir un projet olympique et leur point de vue sur le transfert des compétences au sein de l’Équipe de France.

 

> À (re)lire, l’interview de Lobert au lendemain de sa médaille : «Il n’y a pas de chemin particulier pour réussir».
> À (re)mettre en perspective, son interview alors qu’il n’était encore qu'un outsider :
«Ben Ainslie n’est pas infaillible».
> À (re)voir, le portrait vidéo de Jonathan Lobert,
ici.

 

 

v&v.com : Jonathan, tu es le premier a t’être officiellement lancé dans la préparation olympique pour Rio, donc concrètement, tu as repris l’entrainement ?
Jonathan Lobert :
Après n’avoir strictement rien fait pendant deux mois, j’ai rattaqué tranquillement la préparation physique. J’avais envie de me dégourdir un peu… Et puis, arriver à un tel niveau de performance physique demande énormément d’efforts, alors la perspective de tout perdre et de devoir tout reprendre à zéro n’était pas terrible !

v&v.com : Et côté navigation ?
J.L. :
Je pense que je vais m’y remettre d’ici deux semaines, mais doucement. L’idée sera d’aller sur l’eau pour me faire plaisir, vraiment pour m’amuser. J’entrerai dans le vif du sujet début février, quand il fera un peu moins froid, histoire d’être opérationnel en mars, au début de la saison.

v&v.com : Quid de l’entraîneur ?
François Le Castrec :
J’ai envie de continuer. J’ai aussi envie de prendre le temps de digérer ce moment-là : je me donne jusqu’à décembre pour en faire le bilan et, de manière plus humoristique, pour faire la fête. En somme, je reste dans le passé jusqu’à Noël… Et puis on se remet au travail. Ceci dit, la décision ne m’appartient pas exclusivement : je dépends de la Fédération, il faut donc aussi voir quel contrat et quelles conditions de travail vont m’être proposés. Par ailleurs, des choses ont déjà été lancées, notamment un projet de mât avec Heol Composites et Laurent Tournier, avec l’ENV et avec la voilerie finlandaise WB-Sails.

v&v.com : Qu’est-ce qui fait l’essence d’une relation coureur / entraîneur ?
J.L. :
La confiance. Pouvoir se dire les choses, c’est le plus important. Quel que soit le domaine, il faut que je puisse en parler avec François – quand ça va mal, mais aussi quand ça va bien ! De même, quand je me mets à déconner, François doit pouvoir me le dire : c’est arrivé plusieurs fois durant la PO et pendant les Jeux. Un soir, il m’a juste dit : «Si tu continues comme ça, ça ne va pas le faire.» (Soupir.) Bah ! J’en ai plein des exemples où j’avais besoin d’entendre certaines choses !
F.L.C. : C’est valable dans l’autre sens : Jonathan m’a aussi fait des retours. C’est à ce titre-là que l’on construit quelque chose. Respect, empathie, lucidité. On a aussi des rôles très définis et sans ambiguïté. Notamment, c’est lui, l’acteur. C’est lui qui fait la performance, c’est lui qui a décroché une médaille – pas moi. Et cela me va très bien. Mais "se parler", ça se travaille, ça demande du temps pour se caler. Faire des rencontres, c’est ce qui m’attire dans mon métier – et ce n’est pas simplement boire des bières ensemble et discuter. Construire une relation, c’est aller au-delà de ça.

Changement de défiParmi les qualités qui ont compté chez Lobert, pour sa médaille, il y avait son style physique et sa technique au portant ; mais pour les Jeux de Rio, ce sont probablement d'autres atouts qu'il faudra. Rien qui ne l'alarme : le défi est son carburant.Photo @ Jean-Marie Liot FFV

v&v.com : Cette relation saine a eu son importance pendant les Jeux ?
F.L.C. :
La capacité à fonctionner ensemble prend effectivement de la valeur durant des épreuves marquantes émotionnellement, comme les Jeux, car on est capables d’aller vite, sans artefact.
J.L. : Oui, on n’a pas besoin d’y mettre les formes. Quand tu es déjà très concentré, très accaparé par l’événement, il faut que le message à faire passer soit simple, de manière à ce que je l’entende et pas simplement que je l’écoute… Avant, ça m’arrivait d’écouter les choses, mais de ne pas les entendre.

v&v.com : Il y a aussi une question de maturité ?
J.L. :
Ça s’est construit, surtout. Quand François m’entraînait en Laser, il y a de ça six ou sept ans en arrière, on ne s’entendait pas super bien. On avait chacun son caractère et ses idées et ça ne passait pas. Il a fallu se remettre en question pour que ça fonctionne.

v&v.com : Vous partagez autre chose que la voile ?
J.L. :
En dehors des entraînements sur l’eau et des débriefing à terre, c’est finalement assez rare que l’on parle de technique.
F.L.C. : Moi, je suis assez formel dans ma démarche : quand j’ai besoin de dire quelque chose à Jonathan, je le préviens et lui propose un rendez-vous. Cela a un côté vieux jeu, mais pour moi, se mettre d’accord sur un moment et se caler dans un coin, cela garantit une bonne qualité d’écoute… Cela arrive de faire passer un message en prenant une bière, mais ce n’est pas fréquent. Par ailleurs, je suis fondamentalement convaincu que la solution, c’est lui qui l’a et ce n’est pas la mienne. Mon rôle est de faire émerger la solution qui est en lui.

v&v.com : Une sorte de maïeutique.
F.L.C. :
Oui, si tu veux. Mon rôle est aussi de lui rappeler l’objectif : si la solution qu’il trouve n’est pas adaptée à nos exigences, je dois l’en alerter. Au-delà du travail sur les fondamentaux techniques – le volume, la technique, la préparation physique… –, l’entraineur doit avoir ce recul, garder cette lucidité-là.

Marine nationaleLes deux Finnistes français, Jonathan Lobert et Thomas Le Breton (au second plan) sont tous les deux supportés par la Marine nationale. Sur le sujet, le récent médaillé est clair : sans ce contrat en or, il n'aurait jamais atteint ce niveau, pourtant sa seule paye lui semble aujourd'hui un peu juste pour bien vivre.Photo @ Lionel Cottin FFVv&v.com : Au niveau auquel navigue Jonathan, tu as encore un vrai rôle technique ?
F.L.C. :
(Un temps.) Je ne sais pas. Qu’est-ce que t’en penses ?
J.L. : Le calendrier, on le fait ensemble. J’aime bien que François me propose tout ce qu’on peut faire, j’étudie ça et je choisis. Sans me fermer à la possibilité d’évoluer. Avec Thomas (Le Breton, l’autre Finniste de l’Équipe de France et partenaire de Jonathan jusqu’aux Jeux, ndlr), on n’a jamais hésité à nous remettre en question. En fonction de notre problématique, on choisissait la solution qui nous semblait la meilleure sur le moment – c’est toujours important d’avoir un cap et d’être convaincu qu’il est le bon, mais on ne s’interdisait pas d’en changer. Quitte à se planter ! On était très à l’aise avec ça ! Par exemple : en 2010, je voulais absolument essayer un nouveau mât et puis je me suis trompé. Mais j’ai beaucoup appris de cet échec.
F.L.C. : C’est un exemple important, parce qu’à ce moment-là, on est à deux ans des Jeux. Moi, je suis opposé à cette idée. Je pense qu’à ce moment-là, on n’a pas à perdre de temps avec ça. On avait déjà mis au point un gréement qui fonctionnait, on approchait des épreuves de sélection… Mais je comprends que je n’arriverai pas à en convaincre Jon’ et que l’on risque la confrontation. Alors on a commandé le mât et on a été au bout, jusque dans l’illogisme, jusqu’à retoucher toutes les voiles. Ça m’a mis dans le rouge pendant trois semaines, mais on l’a fait. Il voulait faire ça, on l’a fait, et il a pu se rendre compte que cela ne marchait pas… Le gain était effectivement énorme.
J.L. : D’autant que je n’ai ressenti aucune amertume de la part de François. Le fait que je n’ai pas suivi sa première intuition n’a pas eu d’incidence.

v&v.com : Une des idées en vogue est de changer d’entraîneur plus souvent – mais quand vous décrivez votre fonctionnement, cela paraît compliqué : quel est votre point de vue ?
J.L. :
Je crois que c’est important de créer ce noyau, comme on l’a fait avec François et Thomas. Pour moi, ça a été une force, y compris pendant les Jeux et j’ai bien l’intention de renforcer ce ça. À partir de là, on peut faire appel à des intervenants extérieurs. Un regard extérieur, c’est très intéressant car cela permet parfois d’apporter une idée que l’on n’avait pas eue. Il peut aussi s’agir de faire appel à un expert dans un domaine où l’on n’est pas compétents : c’est comme ça que l’on travaille avec Richard Ouvrard comme préparateur mental ou avec Philippe Gomez comme expert en règles de course. Enfin, je trouve ça intéressant de devoir rendre des comptes au DTN, parce qu’il a une vision globale, et à la fois, il ne sait pas ce qui se passe dans le groupe. Il se fait son idée des choses et nous donne son point de vue – libre à nous de le prendre en compte ou non.

v&v.com : C’est une sorte de contre-champ…
F.L.C. :
Nous, on était très à l’aise avec ça. Philippe Gouard nous a parfois dit des choses avec lesquelles on était d’accord et parfois pas d’accord. Mais on a toujours essayé de les entendre. Il n’a pas été contraignant sur les actes… Il ne nous a pas empêché de faire des choses.

v&v.com : À vos yeux, Philippe Gouard est un empêcheur de tourner en rond ?
J.L. :
Non. Aujourd’hui, on fait du bateau et on veut être performants : il faut que l’on est une approche très professionnelle. Je vois donc plus le DTN comme un patron : celui qui nous rappelle nos objectifs et à qui on doit rendre des comptes.

v&v.com : Toi, François, par rapport au changement d’entraîneur ?
F.L.C. :
Je partage l’idée du noyau, mais pour moi, c’est une conception dynamique. Ce n’est pas parce que notre système fonctionne aujourd’hui qu’il faut le figer. C’est comme le reste : il faut continuer d’être vigilants et continuer de s’entraîner là-dessus. Après, quand on fait appel à une tierce personne, il faut savoir pourquoi. Il ne faut pas que cela corresponde à un mécanisme de fuite… Si la réponse est en l’athlète, il faut la chercher plutôt que de déporter le problème sur quelqu’un d’autre. Mais pour que ça fonctionne, il faut que l’athlète soit conscient que je ne suis pas en train de protéger mon pré carré d’entraîneur, mais bien dans la recherche de la performance.
J.L. : Savoir exactement pourquoi on fait appel à une personne extérieure, cela permet aussi de faire le tri dans ce qu’elle va apporter.

v&v.com : En tout cas, l’aspect humain semble au cœur de la problématique…
F.L.C. : Paradoxalement, oui, aux Jeux olympiques – qui sont l’aboutissement d’une préparation –, c’est ce que l’on met le plus en avant. Mais à l’échelle de la préparation, cela ne prend pas tant de place. Si j’ai d’abord mouillé ma chemise, c’est sur l’eau et sur la préparation du matériel. Au quotidien, les heures, on les a surtout passées à la muscu, à travailler le portant, à trouver comment il allait appuyer le pied sous le vent et changer de trajectoire dans le clapot, à tester des mâts, à poncer les mâts…

Aspect psychoLobert le dit qu'il y a un moment où Le Castrec a dû le remettre sur le chemin de la médaille. Aux Jeux, on parle en effet beaucoup psychologie, mental et relation coureur/entraîneur parce qu'il s'agit d'un événement hors normes - mais c'est aussi que le travail technique a été fait avant.Photo @ Jean-Marie Liot FFV

v&v.com : Après quatre ans de préparation olympique qui se soldent par une médaille, qu’est-ce qui vous pousse à repartir ?
J.L. :
Quand j’étais petit, j’avais un rêve : aller aux Jeux et ramener une médaille.

v&v.com : Tu l’as réalisé, donc qu’est-ce que tu veux maintenant ?
J.L. :
C’est la question que je me pose en ce moment. J’ai rempli mon objectif, alors pourquoi ai-je envie d’y retourner ? Je me suis posé la question de savoir ce que j’aimais dans la voile. J’aime être en mer, être sur un bateau vivant, rapide et à fort investissement physique. J’ai encore envie de naviguer, j’ai encore envie de faire du Finn et j’ai la sensation de ne pas être allé au bout. J’ai envie de revivre les Jeux, mais forcément d’une façon un peu différente… Chaque journée en mer est différente, donc je vais encore apprendre. C’est ça qui m’anime. Je vais aussi retourner sur l’eau avec une position de leader plus marquée. C’est une situation différente et un nouveau défi.

v&v.com : Ne pas être à la hauteur t’inquiète ?
J.L. :
De ne pas réussir à endosser le costume de leader ? Non, pas vraiment. C’est un nouveau défi. Avoir des objectifs, c’est toujours ce qui m’excite… Entamer une nouvelle préparation olympique en tant que médaillé et être performant, c’est un sacré défi !

v&v.com : Tu as d’autres rêves que l’olympisme ?
J.L. :
Oui, bien sûr. La Coupe. La Coupe me passionne, surtout dans son nouveau format. (Jonathan Lobert a été embarqué sur l’AC45 Green Comm Racing à Plymouth, en 2011, ndlr.) J’entendais de purs match-racer dire que ça allait être nul en cata – moi, je trouve que ce qu’ils ont fait est fabuleux. Cela rend vraiment notre sport médiatique ! Je caresse aussi le rêve de faire une équipe française qui tienne la route et de ramener la Coupe chez nous. Le vrai défi, c’est finalement de réunir toutes les compétences tricolores sous une même bannière… Hélas, je n’ai pas l’occasion de réaliser ces défis aujourd’hui, donc je me focalise sur celui dont j’ai les cartes en main.

v&v.com : Et l’entraîneur, qu’est-ce qui le fait repartir ?
F.L.C. :
Le chemin. Les quatre années à venir, de devoir faire du neuf avec de l’ancien, de voir comment nous allons évolué…

v&v.com : Qu’est-ce que vous garderiez et qu’est-ce que vous changeriez de votre fonctionnement pour les quatre années à venir ?
F.L.C. :
Je n’en sais encore rien. Nous sommes là avec Jonathan, mais il manque Thomas que nous ne reverrons que le 19 octobre. Pour moi, il faut partir de là où sont les athlètes et construire un projet ensemble… Il faut que Thomas et Jonathan s’expriment. Je peux tout entendre et à partir de là, tout imaginer.

v&v.com : C’est comme si vous partiez d’une feuille blanche…
F.L.C. :
Pas exactement, parce qu’on a quelques bases. On a fait un bon choix avec un voilier indépendant, WB-Sails. On n’a jamais été très vite au près : on a une problématique de mât. Sachant le plan d’eau de Rio peu venté, il faudra aller vite et il y aura moins de possibilité de faire la différence avec son physique : il faudra donc trouver des solutions techniques. Du côté des coques, on a un peu à gagner, mais on n’est pas loin du max… Bref, qui que ce soit qui mène le projet, ces axes seront incontournables. Après, sous quelles formes ? Comment ? C’est trop tôt pour répondre.
J.L. : Je suis assez d’accord. On va poser les cartes que l’on a sur la table, comme d’habitude, et voir ce qu’on fait avec. Que tout ne soit pas tracé jusqu’à Rio, c’est ça qui est excitant.

v&v.com : Une interrogation revient souvent chez le public : quels échanges existe-t-il entre les différentes séries olympiques ?
J.L. :
Échanger entre les séries, il y a du pour et du contre. En début de PO, on a par exemple beaucoup échangé, d’un point de vue théorique, sur la technique de départ… Et globalement, je n’en ai pas retiré grand chose : c’était trop formel.
F.L.C. : Trop décontextualisé ?
J.L. : En revanche, j’ai trouvé plus intéressantes les fois où on avait de vraies problématiques communes et que la discussion avait lieu au débotté : on a échangé sur les têtières avec les 470 et sur la technique du pumping au portant aussi.

v&v.com : Les échanges trop artificiels ne fonctionnent pas ?
F.L.C. :
Oui, il y a de ça.
J.L. : Lorsque les 470 sont venus nous voir à Cadix, on est monté sur leur bateau pour leur montrer comment on pompait et ensuite, en fonction de leur connaissance de leur propre support, ils ont trouvé une réponse adaptée. Là, l’échange m’a semblé productif. À côté de ça, j’ai essayé de leur faire passer un message aux Jeux, une info météo sur le rond des Medal Race, sans y parvenir.
F.L.C. : On avait décidé de passer par leurs entraîneurs, mais je pense que le message a été filtré. Sur ce point-là, je crois que l’on s’améliorerait si les coureurs se connaissaient mieux et étaient capables de se parler directement, même in situ.

v&v.com : Est-ce que cela tient aussi au fait que vous êtes dans un tel niveau de performances que beaucoup de choses vous sont finalement très personnelles ?
J.L. :
(Sifflement désapprobateur.) Moi, j’ai l’exemple de la Medal Race : un jour Stéphane Christidis (équipier de 49er, ndlr) m’a dit «Avec une ligne qui fait 50 mètres, peu importe le côté favorable ; ce qu’il faut, c’est partir dans de l’air frais.» Et là, ça a résonné en moi.

Vague bleueSur la colline de Nothe en contre-bas de laquelle se joue la Medal Race des Finn, le clan français se déchaîne ; selon François Le Castrec et Jonathan Lobert, les performances n'en restent pas moins individuelles et étrangères à l'esprit d'équipe.Photo @ Lionel Cottin FFV

v&v.com : Qu’est-ce qui a fait la différence sur cet exemple ?
J.L. :
Je n’arrivais pas à prendre de bon départ en Medal race : je partais dans les fumées et passais la moitié de la manche à m’extirper du paquet. C’était ma problématique du moment, donc j’était réceptif sur le sujet et la phrase de Steph’ m’a aidé à redéfinir l’idée de "bon départ" en Medal race. Depuis Perth, j’ai donc changé totalement de stratégie et aux Jeux, mon projet sur la Medal Race était clair avant même d’aller sur l’eau. (Jonathan est parti seul au Comité de course et a gagné la manche, ndlr.)
F.L.C. : Après, on sait très bien qu’il y a des gens avec lesquels tu résonnes plus ou moins. Dans un collectif, tu ne dois pas perdre de temps avec ceux avec lesquels tu fonctionnes moins bien… Sachant que ça n’a pas forcément à voir avec les affinités personnelles.
J.L. : J’ai par exemple beaucoup de mal à écouter Xavier Rohart (barreur de Star, ndlr) parce qu’il complique tout, quand moi j’ai tendance à tout simplifier à mort ! Pourtant, c’est manifestement quelqu’un qui a énormément de choses à m’apprendre – mais je n’arrive pas à communiquer avec lui. Bref, je crois qu’il faut favoriser les échanges pour qu’ils se fassent spontanément, mais ne pas les formaliser.

v&v.com : Entre séries, vous vous croisez combien de fois dans l’année ?
J.L. :
Sur toutes les semaines olympiques, sauf qu’on a des rythmes très différents, donc on se croise peu.
F.L.C. : Globalement, les échanges sont pertinents dès qu’il y a un intérêt commun. Le stéréotype, c’est le stage d’étude de plan d’eau.

v&v.com : Vous parliez aussi de la session d’entrainement commune avec les 470, à Cadix…
F.L.C. :
Ce n’était pas un hasard : avec les entraineurs des 470, on avait la volonté de se retrouver là-bas. Toutes les dates n’étaient pas communes, mais il y en avait.
J.L. : Effectivement, d’être sur la même zone ouvre vachement de possibilités !
F.L.C. : Mais je garde la conviction que l’on ne fait pas un sport collectif.
J.L. : C’est clair.
F.L.C. : Donc le travail d’équipe est un non-sens. La voile olympique, c’est simplement la juxtaposition d’individus qui font des performances individuelles. Si l’on veut aller plus loin, la performance olympique de Jonathan, ce n’était pas la mienne. Bien que j’aie été là et que moi-même, j’aie eu à réaliser une performance. À un moment donné, on se retrouve donc seul avec sa performance à réaliser. Néanmoins, dans ce groupe d’individus, il y en a de plus extravertis qui peuvent être des ressources pour les autres. Les stages collectifs nous aident à calibrer ça : à reconnaître avec lesquels les uns et les autres ont plus d’affinités. Mais il ne faut rien en attendre de magique : on se retrouvera quand même seul et responsable devant son objectif. Celui qui dit qu’il n’a pas été aidé, ça n’a pas de sens. Aider à quoi ?
J.L. : Dans le bateau, on est seul ! Et aux Jeux, c’est effectivement trop tard pour organiser les choses.
F.L.C. : Parfois, c’est aussi une histoire de hasard... Mais je ne suis pas sûr que l’on puisse faire beaucoup plus en amont. Je ne suis d’ailleurs pas certain que les autres nations, comme les Hollandais ou les Anglais, soient meilleures là-dessus. Je pense qu’ils sont simplement sur une stratégie individuelle avec une discipline collective, et meilleurs sur la préparation des Jeux.

 

> Dès demain, retrouvez la deuxième partie de cette interview croisée.