Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

IMOCA

Beyou : « Nous voulons être ambitieux ! »

Après son abandon prématuré lors de la Transat Jacques Vabre, Maître CoQ, monocoque de 60 pieds de Jérémie Beyou, sera doté de foils. Il rentrera ainsi en chantier dès demain pour que les techniciens de CDK remplacent ses actuelles dérives par de nouveaux plans porteurs. Lancé sous le nom de Foncia en 2009, devenu Banque Populaire lors du précédent Vendée Globe, ce plan Verdier/VPLP sera équipé d’appendices conçus avec Sam Manuard et le Néo-Zélandais Nick Holroyd. Explications détaillées par le skipper.
  • Publié le : 24/11/2015 - 06:15

Foils Maître CoqPlan 3D des foils qui seront ajoutés sur Maître CoQ, 60 pieds Open lancé en 2010 sous le nom de Foncia et qui a disputé le dernier Vendée Globe sous celui de Banque Populaire.Photo @ Beyou Racing
Voilesetvoiliers.com : Jérémie, lorsque nous nous sommes vus à l’arrivée de la Solitaire du Figaro, vous étiez en pleine réflexion sur l’adaptation ou non de foils à Maître CoQ. Cette fois c’est parti !

J. B. :
Lors de la Solitaire du Figaro, nous travaillions alors au plan de financement. Nous l’avons finalisé avec nos partenaires et, comme nous voulons être ambitieux lors du Vendée Globe, nous avons décidé de passer aux foils.

Voilesetvoiliers.com : Cette décision a été prise avant ou après la Transat Jacques Vabre ?
J. B. :
Avant la Transat, lors des derniers stages à Port-la-Forêt. Nous avons fini de faire tourner nos moulinettes et on s’est aperçu que la pratique rejoignait de plus en plus la théorie. On avait marqué un petit coup d’arrêt pendant la Solitaire justement car, sur les bateaux neufs, les vitesses sur l’eau étaient en décalage avec les premiers retours de VPP que nous avions. Nous nous sommes posés la question de savoir si ces foils ce n’était pas du vent.

Puis, en août, en naviguant de nouveau, on a constaté que les nouveaux bateaux à foils progressaient de jour en jour et que, si leur potentiel ne se concrétisait pas sur la Jacques Vabre, ce serait lors du Vendée. Et qu’il n’y aurait pas photo.
On a beaucoup travaillé : un an en études de vent, de trajectoires, de voiles ; sur les gîtes, sur différents appendices - pas que des foils. Au bout du compte, tu as plein de chiffres et quand tu les compiles, tu t'aperçois que les foils sont hyper intéressants et même limite indécents !
Donc, au minimum, tu te poses la question, tu te structures sur le plan financier, d’équipe et de planning pour voir si tout cela passe. C’est le cas. On y va !

Maître CoQJérémie Beyou est le premier skipper d"un bateau de génération précédente à lancer le chantier d"adaptation de foils à son IMOCA.Photo @ Alexis CourcouxVoilestevoiliers : La Jacques Vabre vous a conforté ?
J. B. :
On avait pris la décision avant mais lorsque l’on constate que, lors de la première nuit, Safran, qui navigue trente milles derrière, est passé en tête le matin, que l’on voit Banque Populaire - qui n’a pas appuyé en allant vers la dépression après le départ ainsi que vingt heures après pour sortir de la mer forte - qui, lorsqu’il descend le foil à fond, passe de 40 milles de retard à 40 d’avance, ça marque.

Et s’ils avaient tourné à gauche au lieu d’aller vers le Brésil après le Pot au Noir comme c’est le cas lors d’un Vendée Globe, PRB aurait regardé Banque Pop passer ! Et là tu prends un système météo d’avance… Si tu arrives dans le paquet de tête à Cabo Frío et qu’ensuite tu peux accélérer en gardant un front plus longtemps, ça fait la différence lors d’un Vendée Globe. Sur le papier, le mec qui a le bateau le plus rapide au reaching gagne le Vendée.

Voilesetvoiliers.com : J’imagine que vous avez analysé de très près la casse sur les nouveaux IMOCA lors de la Transat en double…
J. B. :
La casse n’est pas directement liée aux foils. Avec ou sans eux, les bateaux vont de plus en plus vite et, dès que tu as de la mer un peu dure, la plateforme est soumise à beaucoup de contraintes. Concernant la nouvelle jauge, elle ne laisse pas beaucoup d’espaces de développement à part les foils. Les concepteurs ont donc essayé de faire plus léger sur la structure et ils ont été sans doute un peu loin.

Voilesetvoiliers.com : Cela veut-il dire que vous allez devoir reprendre la structure de votre bateau ?
J. B. :
Non : on sait exactement comment nous sommes structurés et comment le sont les nouveaux. À certains endroits, nous sommes à 20 ou 21 tonnes le mètre sur la structure et les panneaux et eux sont à 16/18. Il y avait clairement une petite prise de risque. Je ne suis pas critique car, pour progresser, il faut prendre ces risques. Il y a quatre ans, des bateaux tels que le mien, SMA ou PRB étaient au même stade qu’eux. Cela faite partie de la genèse d’un bateau avant le Vendée Globe. Je ne suis pas inquiet pour les bateaux neufs.

Maître CoQMaître CoQ a abandonné très tôt la dernière Transat Jacques Vabre suite à un problème de gréement. Sa prochaine course sera la transat New York-Les Sables dont le départ sera donné le 29 mai. Et cette fois, il sera équipé de foils en lieu et place des actuelles dérives.Photo @ Jean-Marie Liot / DPPI / Maitre CoQ

Voilesetvoiliers.com : Ce ne sont pas les architectes de votre bateau qui se chargent de l’adaptation des foils. Pourquoi ?
J. B. :
Il y a un contrat d’exclusivité qui a été signé avec deux de leurs derniers clients demandant de ne pas développer de foils sur des bateaux existants. Pour des bateaux neufs, cette exclusivité aurait été trop onéreuse. Elle bloque Verdier/VPLP jusqu’à fin janvier 2016. Et il n’était pas envisageable de commencer les études à cette date.

Voilesetvoiliers.com : Donc vous travaillez avec Sam Manuard et le Néo-Zélandais Nick Holroyd, ancien directeur technique de Team New Zealand et qui travaille actuellement avec l’équipe japonaise de Coupe de l’America.
J. B. : Nous avons commencé les avant-projets avec Sam et Dimitri Nicolopoulos pour les calculs CFD. Puis ensuite, à la fin de l’été, nous avons établi un cahier des charges très précis et nous travaillons avec HDS pour les calculs de structure et un hydrodynamicien, Nick Holroyd. Il a accepté de collaborer avec nous car il est actuellement entre Team New Zealand et l’équipe japonaise pour laquelle il ne travaille pas encore à plein temps.

Voilestevoiliers : Combien de temps de chantier avant de naviguer de nouveau ?
J.B. :
Quatre mois. On naviguera de nouveau fin mars. On pense qu’on aura le temps de mettre au point le bateau avant le Vendée. Il y a une prise de risque avec les foils. Fiabiliser un bateau pour le Vendée est un sacré morceau, avec ou sans foils. On sait qu’en 2016 il faudra travailler d’arrache-pieds. On ne va donc pas faire quelque chose de trop avant-gardiste mais de raisonnable quand même. On connaît notre plateforme, on connaît aussi les bateaux neufs. On a la chance de les avoir en référence. On sait où renforcer. Depuis trois ans que nous naviguons avec ce bateau, nous n’avons jamais eu le moindre problème de structure. Je pense que nous avons le temps de nous consacrer aux réglages de ces appendices l’année prochaine, sans hypothéquer notre fiabilité au Vendée.

Maître CoQPas question pour le triple vainqueur de la Solitaire du Figaro - entre autres succès - de ne pas disposer, au départ du prochain Vendée Globe, d'un bateau dont il n'est pas certain du potentiel de vitesse.Photo @ Vincent Curutchet / DPPI / Maître CoQ

Voilestevoiliers : En terme de jauge, cela signifie-t-il que vous devez aussi adapter mât et quille standards ?
J. B. : Non. On avait déjà changé notre quille carbone. Et sans que cela soit la quille monotype – car on ne peut pas adapter un bateau existant à une quille standard – nous avons une définition très proche. Et le mât standard a été structuré par rapport à mon mât actuel en matière de charge de rupture. Donc si on adopte des foils qui poussent comme sur les autres, on a rien à faire.  Nous n’avons pas le droit de l’alléger. Mais cela sous-entend que l’on pourrait le renforcer si nous avons des foils qui poussent à 35 tonnes/mètre, alors que, si on reste sur le rapport des nouveaux bateaux, soit 32 tonnes/mètre, nous n’en avons pas besoin. Nous ne sommes pas tenus non plus de passer à la nouvelle jauge pour les ballasts. Donc on peut avoir un bateau qui, entre quille, mât et foils devrait développer beaucoup de puissance.

Voilestevoiliers : Et de combien votre bateau va-t-il être alourdi ?
J. B. :
Sur les foils, une quarantaine de kilos ; un peu de structure sur le bateau… Quelques dizaines de kilos par-ci par-là. Même chose pour le mât. Nous allons devoir passer sur des câbles de plus fort diamètre. De l’ordre de cent kilos au total…

Voilestevoiliers : Tout ça pour le modeste prix de... ?
J. B. :
Vous demanderez à mon sponsor (rires !)

Voilestevoiliers : Vincent Riou nous a déclaré voilà quelques jours que c’était de l’ordre de 500 000 euros. Vous confirmez ?
J. B. :
C’est autour de ça, oui. De toute façon, nous avions prévu de changer les dérives et pas mal d’éléments sur le bateau. Nous n’avions pas estimé tout ce budget en développement mais un budget conséquent tout de même. Mais nous avons décidé de faire ce choix-là.
Je n’étais pas chaud au départ car, en timing, à un an du départ du Vendée Globe, il faut essayer d’éviter ce genre de gros chantier. Mais je pense que, sinon, nous ne serions pas cohérents. Affirmer que, en laissant le bateau tel qu’il est, il serait l’un des plus rapides de la flotte du Vendée, n’est pas vrai. Et si l’idée c’est de disposer du 6e ou 7e, tu ne peux pas jouer la gagne. Sauf si cela casse devant. Là, ce sont les jeux du cirque.

Voilestevoiliers : Vous êtes le premier à franchir le pas d’adapter des foils à un bateau de précédente génération ?
J. B. :
Et peut-être le seul ! Chacun voit midi à sa porte. Nous pensons que c’est la bonne solution. On a une carte à jouer. Sur le papier, on disposera demain du bateau le plus rapide de la flotte.

60 IMOCA : un plateau de folie et trois générations !La prestation d'Armel Le Cléac'h et Erwan Tabarly à bord de Banque Populaire VIII, unique monocoque de 60 pieds à foils à l'arrivée de la Transat Jacques Vabre (deuxième de la catégorie IMOCA), a été particulièrement appréciée par Beyou.Photo @ Y. Zedda/BP

Voilestevoiliers : La Transat Jacques Vabre a aussi montré qu’il fallait apprendre à naviguer avec ces bateaux.
J. B. :
Au départ, j’étais contre ces foils car au final ça va me coûter… le prix que ça va me coûter ! Mais certainement pas les 200 000 euros que l’on citait avant de savoir. Si on veut que l’IMOCA devienne internationale et attire des jeunes, ce n’est pas en créant des bateaux aussi compliqués que nous allons y parvenir. Avec mon bateau, sans foils, déjà tu ne fais pas ce que tu veux. Tu n’attaques pas comme un fou face à un front et face à la mer. Aucun ne résisterait. C’est déjà difficile. Et ensuite, oui : avec un foil qui, plus ça va vite plus il pousse, il faudra savoir le remonter et s’en priver. La manière dont Armel et Erwan (sur Banque Populaire VIII, deuxième de la dernière Transat) ont navigué était peut-être protectionniste mais c’est la façon qu’il faudra peut-être adopter.

Voilestevoiliers : Avec ce long chantier, votre programme est sans doute modifié…
J. B. :
On avait toujours mis entre parenthèse la Transat Saint-Barth/Port-la-Forêt (en solitaire, départ le 8 décembre). Maintenant, le bateau sera à l’eau fin mars et je ne voulais pas que cela soit un mois plus tard car nous disposerons ainsi d’un mois de mise au point avant de l’emmener à New York pour la transat New York – Les Sables (départ le 29 mai 2016). Je ne disputerai pas The Transat. Il ne faut pas trop en demander aux bateaux à quelques mois du Vendée Globe.