Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

IMOCA

De Pavant : «Le concept du Vendée Globe est superfort»

Nous avons rendu visite au skipper languedocien, dont le monocoque de 60 pieds Bastide Otio est en chantier depuis plusieurs semaines. Il nous a parlé de son bateau, bien sûr, des deux Transats du printemps, mais aussi du Vendée Globe, de la classe IMOCA, de leur avenir… Et il n’est pas du genre à la boucler !
  • Publié le : 16/05/2016 - 00:01

Kito de PavantKito devant son monocoque 60 pieds Bastide Otio, en chantier à deux pas de la capitainerie de Port-Camargue.Photo @ Sébastien Mainguet
Kito de Pavant nous reçoit dans son bureau de Port-Camargue, installé non loin de la capitainerie. Il nous propose un café, ou encore un jus de baobab équitable dont il vante longuement les mérites socio-économiques et les vertus digestives. A 55 ans, toujours un brin décalé à terre et toujours dans le coup sur l’eau, le skipper de l’écurie «Made in Midi» fera partie des doyens du prochain Vendée Globe, avec Bertrand de Broc (né en 1960), Jean Le Cam (né en 1959), sans oublier le Hongrois Nándor Fa, le Hollandais Pieter Heerema et l’Américain Rich Wilson, qui ont tous les trois dépassé la soixantaine. Vainqueur de la Solitaire du Figaro en 2002, Kito a été pour le moins malchanceux dans la course autour du monde en solitaire. «J’ai passé quelque six années formidables pour préparer cette course unique. Elle n’aura duré que 28 heures en 2008, 43 heures en 2012. C’est cruel mais c’est ainsi…» Tel est le message qu’il avait envoyé à la terre le 12 novembre 2012, après une collision avec un chalutier au large du Portugal. Dans la précédente édition du Vendée Globe, en 2008, son monocoque avait démâté dans le golfe de Gascogne, juste après le départ. D’où le slogan de cette campagne 2016 : «Cette année, je la boucle !», proclame le skipper sur de grandes affiches que l’on peut voir autour de Montpellier. Heureusement, s’il est bien décidé à la boucler, la course, il n’est pas du genre à la boucler tout court. Interview.

Voilesetvoiliers.com : Tu ne participes pas aux deux transats organisées ce printemps (The Transat bakerly puis New York-Vendée). Et, à Port-Camargue, tu es loin de tes camarades de Port-la-Forêt ou de Lorient. N’est-ce pas un peu frustrant de ne pas pouvoir s’entraîner avec les autres ?
Kito de Pavant : C’est déjà frustrant de ne pas pouvoir s’entraîner tout simplement ! C’est d’ailleurs un constat général avec nos bateaux : les périodes de chantier sont très longues, trop longues. On a choisi en effet de ne pas faire les transats du printemps car on a jugé que c’était trop chronophage et trop énergivore. Donc on se contente de rester en Méditerranée pour préparer le bateau et pour que je m’entraîne ici. On essaie de faire ce qu’il faut pour avoir un bateau le plus au point possible lors du départ du Vendée Globe, et pour être serein à ce moment-là. Notre budget n’est quand même pas très large, donc on va à l’essentiel. C’est vrai qu’on aimerait bien pouvoir tirer quelques bords avec la concurrence pour être encore plus serein, mais il faudra attendre le mois de novembre pour voir exactement où l’on en est.

Voilesetvoiliers.com : Le fait de s’entraîner en Méditerranée plus qu’en Atlantique ne peut-il pas aussi être un avantage dans la mesure où les conditions sont assez différentes et souvent plus dures ?
K. d. P. :
Je n’en sais rien. En tout cas c’est comme ça : moi j’habite en Méditerranée et je n’ai pas l’intention d’aller ailleurs. C’est vrai qu’on a la chance d’avoir ici des conditions très changeantes avec certes beaucoup de pétole, mais aussi beaucoup de vent – et sans doute plus qu’en Bretagne dans les périodes estivales. On a surtout des conditions de mer qui sont très, très dures et qui nous permettent de valider pas mal de choses, par exemple sur l’efficacité des pilotes dans des conditions vraiment difficiles, avec de la mer croisée très courte, donc pas facile pour barrer le bateau.

Kito de PavantLe monocoque de Kito de Pavant conservera ses dérives courbes lors du Vendée Globe et ne sera pas équipé de foils.Photo @ Herve Giorsetti

Voilesetvoiliers.com : Ton bateau (plan Verdier/VPLP, ex-Virbac-Paprec 3 et ex-Hugo Boss, construit en Nouvelle-Zélande chez Cookson ; lancé en 2010) est en chantier depuis plusieurs mois. Sur quoi ton équipe a-t-elle travaillé et que reste-t-il encore à faire ?
K. d. P. :
On a travaillé un peu sur tout. On a récupéré ce bateau au mois d’août 2015. On a essayé de faire le maximum avant la Transat Jacques Vabre, et puis on s’est vite aperçu que le bateau était loin d’être prêt pour ce genre de navigation. On avait quand même navigué suffisamment pour prendre des notes, pour valider les axes de travail pour l’hiver. Et on a attaqué les travaux en décembre : un gros chantier d’optimisation. On a commencé à gratter un peu partout là où l’on avait envie de faire des modifications. Le bateau a vraisemblablement quelques belles qualités ; je pense que c’est une belle carène… Mais à l’intérieur, il y avait quand même beaucoup de travail. Notamment sur la répartition des ballasts, pour le rendre un peu plus polyvalent et qu’il puisse être à l’aise à peu près dans toutes les conditions. Avant, il était très optimisé reaching et un peu moins pour de la mer de face, donc on a refait une étude avec les architectes pour améliorer ce point-là. Cela nous a amenés à revoir entièrement la répartition des volumes de ballast. Ce qui est toujours un gros travail sur ces IMOCA. On a ajouté un peu d’eau à l’avant et au milieu, on en a enlevé un peu à l’arrière… On a travaillé aussi sur le système de barre ; j’avais très peu de sensations avec ce bateau, ce qui m’a obligé à tout revoir, à déplacer la fausse mèche, pour avoir quelque chose de beaucoup plus sensible. Ce qui nous a donné aussi pas mal de travail. Et puis évidemment il y a tout le reste : l’hydraulique, l’accastillage, l’informatique et les systèmes embarqués… Ça fait beaucoup de dossiers pour un hiver qui finalement n’est pas assez long !

Voilesetvoiliers.com : Est-ce que ce n’est pas plus compliqué d’avoir un bateau qui a été construit à l’autre bout du monde ?
K. d. P. :
Pas vraiment. Ce qui est compliqué, c’est surtout de récupérer un bateau qui a été conçu par une autre équipe, pour un autre skipper qui est un peu plus grand (Jean-Pierre Dick, ndlr) que moi (rire), qui a une autre façon de naviguer. Réadapter un bateau – qui est très bon – à une autre philosophie de navigation, ça reste compliqué. Evidemment, c’est plus facile de construire un bateau autour de sa propre philosophie ; c’est ce que l’on avait fait avec Groupe Bel, alors que là, avec Bastide Otio, on reprend un outil existant. On ne pouvait pas non plus toucher à tout, sinon cela nous aurait embarqués dans de grosses modifications. Par exemple, nous aurions eu envie de changer le rouf pour avoir quelque chose de plus adapté et de plus ergonomique. Mais on se contente de modifications qui, finalement, sont quand même assez chronophages.

Kito de PavantL’intérieur de l’ancien Virbac-Paprec 3 a été en grande partie « désossé » ; le système de ballasts a été modifié.Photo @ Robin Christol

«On risque un peu de casser le rêve»

Voilesetvoiliers.com : N’est-ce pas un peu étrange de s’acharner à faire un tour du monde au cours duquel on ne peut s’arrêter nulle part ?
K. d. P. :
C’est vrai que cette course est complètement stupide (rire). En plus, on la fait avec des bateaux stupides. Mais bon, c’est la course, ce sont des règles que l’on accepte. On aimerait qu’il existe d’autres courses avec plus de fun, avec des escales intéressantes. C’est vrai que c’est idiot de faire le tour du monde sans s’arrêter, il y a tellement d’endroits sympathiques sur la planète que c’est dommage de s’en priver. Mais le concept du Vendée Globe est superfort parce que très simple, et surtout il ne faut pas casser ça : c’est ce qui plaît, c’est ce qui nous permet aussi de monter ces projets. Du coup, on accepte les contraintes qui sont liées à ce concept un peu simpliste de tour du monde sans escale sans assistance sur des bateaux qui sont de plus en plus compliqués.

Voilesetvoiliers.com : Quel est ton programme d’ici le départ du Vendée Globe le 6 novembre ?
K. d. P. : Il va falloir valider sur l’eau les transformations faites sur le bateau – en espérant qu’il s’agisse bien d’améliorations, même si je n’ai pas trop de doute là-dessus ! Et puis bien sûr naviguer, naviguer beaucoup. Il y a d’abord la Giraglia (du 15 au 18 juin), qui ne va pas ressembler du tout à ce que je vais connaître sur le Vendée Globe puisque c’est une course en équipage. Mais on y sera confronté à beaucoup de jolis bateaux, qui sont en général plus rapides que nous, donc c’est un bon moyen pour essayer de voir si l’on a progressé ou pas. En plus, on a quelques repères puisque l’on a fait cette course plusieurs fois avec mon ancien bateau. Je vais aussi tenter de battre mon propre record sur la traversée de la Méditerranée entre Marseille et Carthage. Ce ne sera pas facile, parce que je pense que j’avais fait un très bon temps (1 jour, 2 heures et 43 minutes, record établi en 2013, ndlr) !

Voilesetvoiliers.com : Pour en revenir aux transats de ce printemps, que penses-tu de l’idée du «média-man» à bord lors de New York-Vendée ?
K. d. P. :
Alors ça, franchement, avoir un média-man sur une course en solo, je ne comprends plus rien. On risque un peu de casser le rêve. Sur une course en équipage, qu’il y ait un média-man, très bien ; mais sur une course en solo…


Kito de PavantL’équipe a aussi travaillé sur le système de barre, le skipper languedocien ayant le souci de retrouver davantage de sensations.Photo @ Herve GiorsettiVoilesetvoiliers.com : Quel avis portes-tu sur les évolutions récentes de la jauge IMOCA ?
K. d. P. : La grosse évolution au sein de la classe, c’est évidemment les foils. Et en fait, ce n’est pas une évolution des règles de classe, puisque l’on aurait pu faire ces foils il y a dix ans – c’est juste que l’on ne savait pas les concevoir. C’est la Coupe de l’America qui nous a permis d’envisager ce genre de choses. Le problème, c’est que ça coûte cher, et aujourd’hui on ne sait pas trop où l’on va. Dans le bon sens ? Sûrement pas ! Déjà, l’idée de faire voler des bateaux lourds qui pèsent quand même huit tonnes ou un peu plus n’est peut-être pas tellement raisonnable. Et jusqu’à présent on a plutôt constaté que la fiabilité des bateaux n’était pas au rendez-vous. Dire qu’au départ, tous les membres de l’IMOCA avaient la volonté de réduire les coûts et d’améliorer la fiabilité… Avec les foils, aujourd’hui, on a obtenu exactement le résultat inverse ! Alors forcément, ça va s’améliorer, parce qu’en général les bateaux qui ont des foils sont ceux des grosses équipes. Donc il y a du personnel et de l’argent pour développer ces trucs-là et améliorer les choses. On verra ce que ça donne après le Vendée Globe. Mais je n’y crois pas trop : je pense que l’on va forcément avoir des problèmes de fiabilité, et le problème du coût va de toute façon rester. J’ai peur que, lors du prochain Vendée Globe, si l’on continue dans ce sens-là, il y ait beaucoup moins de bateaux, puisqu’il faudra mettre beaucoup d’argent sur la table pour avoir un bateau performant. Après ce Vendée Globe, il faudra reformuler une jauge, et voir si l’on fait marche arrière ou si l’on continue…

 

«Que les architectes viennent sur les bateaux !»

 

Voilesetvoiliers.com : Au sein de l’IMOCA, existe-t-il aujourd’hui quelques voix pour l’interdiction des foils ?
K. d. P. :
Il ne s’agit pas forcément d’interdire les foils, mais plus généralement de la réduction des coûts. Là-dessus, je pense que tout le monde est d’accord. C’est compliqué pour tous de trouver des partenaires… Il faudrait d’ailleurs améliorer la communication autour du Vendée Globe. C’est le rôle des organisateurs, qui devraient faire le boulot nécessaire pour qu’il y ait des accords avec notamment des chaînes de télévision. Si l’on parle plus de nos projets, on aura peut-être plus de facilité à les vendre, et alors peut-être que l’on peut aller vers les foils. Si l’on reste au niveau actuel de communication, je crois qu’il va être difficile de mettre plus d’argent sur la table pour faire des jolis bateaux, avec ou sans foils. Mais on pourrait aussi faire des bateaux de 50 pieds qui nous permettraient de développer des tas de choses… On n’a pas besoin de bateaux de 60 pieds pour faire le tour du monde. Bien sûr, si l’on réduit la taille, il faut accepter que les bateaux soient un peu moins puissants, un peu moins rapides. La monotypie, pourquoi pas ? Mais aujourd’hui personne n’en veut parce que l’on sait très bien que ça ne va pas réduire les coûts – un monotype de 60 pieds va coûter plus cher qu’un prototype de 60 pieds aujourd’hui ; c’est certain. Parce qu’évidemment on va vouloir un monotype qui aille plus vite que les prototypes, et donc, c’est reparti pour un tour…

Kito de PavantKito de Pavant prendra le 6 novembre prochain le départ de son troisième Vendée Globe, épreuve sur laquelle il a toujours été bien malchanceux.Photo @ Herve Giorsetti

Voilesetvoiliers.com : Les nouvelles contraintes imposées par la jauge pour les quilles et les mâts ont-elles permis de progresser en fiabilité ?
K. d. P. :
Euh… joker ! (Rire) Pour les quilles, ça simplifie un peu les calculs. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, on a des quilles plus lourdes, qui sont calculées peut-être un peu plus sérieusement et pour tout le monde pareil. Mais il y a quand même des quilles qui vont tomber, parce qu’il n’y a pas que ça, il y a tout le reste : par exemple les vérins – là, chacun fait comme il veut. Et puis elles sont calculées pour un talonnage à une vitesse modérée ; mais pas quand tu vas prendre une baleine à 25 nœuds ! On aura aussi des problèmes de mât, on aura des problèmes de tout… Il faut un peu rassurer nos assureurs, donc on essaie d’aller dans le bon sens. Sauf que les avaries que les bateaux neufs ont subies lors de la dernière Transat Jacques Vabre ne font qu’augmenter la facture des assurances. Du coup, les petites équipes sont pénalisées non seulement parce que leur bateau va moins vite, mais aussi parce qu’elles paient plus cher leur assurance. C’est infernal. Il faut être fidèle à la philosophie que l’on affiche mais, aujourd’hui, avec les foils, on est sorti de ce cadre-là. Les architectes ont beaucoup de talent, beaucoup d’ingéniosité, ils inventent beaucoup de choses… mais ils ne sont pas sur les bateaux ! Ça serait bien d’ailleurs que les architectes viennent sur les bateaux un peu et pas seulement quand il fait beau (rire).