Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

VENDÉE GLOBE LES GRANDES ENTRETIENS 5/29

Jean Le Cam : «Le Vendée Globe n’est jamais gris…»

Jean Le Cam est un personnage incontournable de la course au large avec, entre autres, ses trois victoires lors de La Solitaire du Figaro et ses trois participations au Vendée Globe. Mais ce marin hors pair est aussi un sacré conteur, aux histoires sans langue de bois et à l’expérience phénoménale. Pour cette huitième édition, le Quimpérois a revisité un plan Farr de 2007 avec lequel il a remporté aux côtés de Bernard Stamm la dernière Barcelona World Race. S’il ne pense pas monter sur le podium, on peut compter sur lui pour titiller bien des favoris…
  • Publié le : 24/09/2016 - 00:01

Jean Le CamSixième tour du monde pour Jean Le Cam : à 57 ans, le Quimpérois reste un épouvantail pour ses concurrents par son énergie débordante et sa détermination sans faille.Photo @ Gilles Martin-Raget Sea & C°

Voilesetvoiliers.com : Où en es-tu au niveau de la préparation et du financement de ton bateau pour le Vendée Globe ?

Jean Le Cam : Le financement participatif date déjà du printemps dernier : pas mal de gens nous ont suivis sur ce projet et nous avons pu récolter 125 000 euros, ce qui nous a permis de remettre le bateau en état, d’investir sur l’électricité et l’électronique du bateau en particulier. Le bateau a été remis à l’eau mi-septembre et ça commence à être pas trop mal !

Voilesetvoiliers.com : C’est un bateau que tu as acheté…
J. Le C.
: L’ex-Cheminées Poujoulat de la Barcelona World Race que j’ai faite avec Bernard Stamm. L’ancien Foncia de Michel Desjoyeaux avec lequel il avait remporté le Vendée Globe 2008. Un plan Farr qui a eu plusieurs noms et skippers : Mapfre, Maître CoQ, Mare. Je l’ai racheté il y a un an maintenant et on a pas mal travaillé dessus cet hiver déjà, puis cet été encore.

Voilesetvoiliers.com : C’est un IMOCA qui a beaucoup évolué au fil des tours du monde !
J. Le C.
: Tous les skippers y ont mis leur patte : les Espagnols avaient refait les dérives et leurs puits, Maître CoQ avait refait un mât en 2012, mais la grosse modification vient de Jörg Riechers qui avait découpé tout le fond de coque du tiers avant pour refaire une étrave avec beaucoup plus de volume sous le crayon de VPLP. Depuis Cheminées Poujoulat, nous avons allégé au maximum ce qui pouvait l’être, mais surtout nous avons totalement remplacé le circuit électrique que chaque skipper avait bidouillé… Le moteur a aussi été changé et reculé, l’électronique remplacée : il n’y a plus un seul câble d’origine.

Jean Le Cam-HubertFinistère-Mer Vent, le plan Farr de 2007 racheté par Jean Le Cam a été sérieusement revisité depuis sa mise à l’eau et ses multiples tours du monde.Photo @ DR

Voilesetvoiliers.com : Plan de pont d’origine ?

J. Le C. : On a tout de même changé la double barre qui était en travers de la route dans le cockpit pour une barre unique et centrale que nous avons reculée aussi, et on a raccourci les dérives. En fait, l’objectif a été de reculer tous les poids pour que la carène cabre plus. A priori, les dérives qui sont angulées vers l’intérieur sont les prémices des foils mais ça ne soulage pas comme ces nouveaux appendices ! Ça donne un peu de portance quand même puisque les dérives sont inclinées à 10° et qu’on navigue avec 20-25° de gîte…

Voilesetvoiliers.com : SynerCiel avec lequel tu as terminé cinquième du dernier Vendée Globe était aussi un plan Farr.
J. Le C.
: C’était l’ancien Gitana Eigthy de Loïck Peyron en 2008 : il avait des dérives droites, pas de «moustaches» à l’avant mais une voûte modulable. En fait, tous ces bateaux dessinés par Bruce Farr Design avaient tendance à plonger du nez, ce qui avait incité les skippers à mettre ces «moustaches» pour donner du volume quand l’étrave rentrait dans l’eau. Pour résumer, ils avaient un problème de stabilité longitudinale parce que les masses étaient trop avancées et l’objectif a toujours été de reculer les poids. L’équilibre est désormais retrouvé, surtout avec la quête de mât qu’on a mise ! Il vaut mieux reculer les masses que mettre de l’eau dans les ballasts arrière… Et avec David Ledroit et Tristan Jan, on a enlevé aussi toute l’hydraulique qui était sur l’avant.

Jean Le Cam-SynerCielRetour aux Sables d’Olonne après 88 jours de mer lors du dernier Vendée Globe : Jean Le Cam avait terminé cinquième sur un plan Farr récupéré tardivement.Photo @ Thierry Martinez Sea & C°

Voilesetvoiliers.com : Par rapport à la jauge IMOCA, il y a eu des transformations ?

J. Le C. : La quille est neuve, de 2014, aux nouvelles normes depuis la Barcelona World Race. Par rapport à l’origine, les coefficients de sécurité sont plus élevés avec un profil plus épais : en fait, la quille avait été commandée par Jörg Riechers (Mare) et quand nous avons récupéré le bateau avec Bernard Stamm, on a tout assemblé avec la nouvelle étrave en conservant la même forme de bulbe que je trouvais bien.

Voilesetvoiliers.com : Donc un comportement très différent par rapport à ton bateau du dernier Vendée Globe ?
J. Le C.
: SynerCiel avait été construit en Nouvelle-Zélande en 2007, et dès l’origine, il y avait déjà un monde de différences ! Aujourd’hui, en termes de performances et de comportement, on a gagné énormément. A la mi-septembre, le bateau était jaugé, qualifié et prêt.

Voilesetvoiliers.com : Mais tu n’as pas navigué beaucoup en course cette saison…
J. Le C.
: Peut-être, mais je reviens d’un tour du monde en double avec ce bateau ! Et je me suis entraîné tout seul cet été et je vais encore sortir en mer avant de convoyer le bateau aux Sables-d’Olonne pour le 15 octobre. Mais j’ai l’avantage d’avoir un bateau que je connais très bien…

Jean Le Cam-Cheminées PoujoulatDernier tour du monde en double en 2014 avec Bernard Stamm : depuis Jean Le Cam a racheté ce plan Farr de 2007.Photo @ Thierry Martinez Sea & C°

Voilesetvoiliers.com : Par rapport à la flotte des 28 autres concurrents du Vendée Globe 2016, comment te situes-tu ?

J. Le C. : Il y a en gros quatre clans avec les foilers, les IMOCA de la dernière édition, ceux de la précédente et les «anciens». Et je me situe dans le premier tiers, entre dix et douze. Mais comme on sait que les avaries vont éliminer un groupe de cinq à l’avant et un groupe de cinq à l’arrière… Naturellement, j’arrive entre 6e et 7e, si je finis !

Voilesetvoiliers.com : Mais tu n’as pas pu te comparer aux nouveaux !
J. Le C.
: Mais je les ai vus naviguer. Les entraînements de Port-la-Forêt sont explicites : Seb Josse part comme une balle au reaching et il passe dernier à la bouée sous le vent. Il explose tout le monde à 110°-130° du vent réel, sur mer plate… Au final, SMA termine premier de la manche, PRB deuxième. Les foilers vont aller très vite à certaines allures mais il faut qu’ils finissent, que les foils tiennent…

Voilesetvoiliers.com : Ce sera ton quatrième Vendée Globe…
J. Le C.
: Cette édition s’annonce délirante ! Les pauvres sont très pauvres, les riches sont très riches. Je suis plutôt au sein des pauvres mais j’ai la compétence et l’expérience pour moi. Heureusement, sinon je ne serai pas là ! Mon objectif aujourd’hui, c’est de boucler la boucle et on verra après. Ce sera un beau feu d’artifice : il y a un sacré plateau.

Jean Le Cam-BonduelleLors de son premier Vendée Globe, Jean Le Cam avait animé la course jusqu’à l’arrivée avec son duel face à Vincent Riou.Photo @ Benoît Stichelbaut DPPI

Voilesetvoiliers.com : Mais après le tour du monde, pas mal de skippers vont passer à autre chose. Tu as été et tu es encore un grand animateur de la classe IMOCA : quel avenir après le Vendée Globe ?

J. Le C. : On peut toujours se poser des questions sur la suite ! J’ai mes convictions et tout le monde ne sera pas sur la même longueur d’onde. On verra après pour prendre des orientations avec les organisateurs, les partenaires, les acteurs du système. Mais aujourd’hui, je gère avant tout mon projet comme tous ceux qui vont prendre le départ : chaque chose en son temps…

Voilesetvoiliers.com : Lors de la dernière édition, tu avais été un animateur média avec tes vidéos…
J. Le C.
: De toute façon, on a des caméras à bord et il faut envoyer des images… Alors je recommencerai même si c’est astreignant.

Voilesetvoiliers.com : Cela demande de l’énergie !
J. Le C.
: J’ai un moteur et des hydrogénérateurs comme presque tout le monde. J’embarque 200 litres de gasoil et les hydros assureront un tiers de la consommation. On n’a pas le droit à la panne électrique.

Jean Le Cam-FigaroTriple vainqueur de La Solitaire du Figaro, Jean Le Cam a tout essayé en course au large, du trimaran ORMA au monocoque IMOCA et bien d’autres.Photo @ Benoît Stichelbaut Sea & C°

Voilesetvoiliers.com : Ce sera ton sixième tour du monde… Pourquoi tu fais tout le temps le tour de la planète ?

J. Le C. : Avec la Whitbread en équipage sur Euromarché aux côtés d’Eric Tabarly en 1981-1982, trois Vendée Globe en solitaire (2004, 2008, 2012), une Barcelona World Race en double (2014). J’ai fait le tour en équipage avec des escales et quatre fois sans m’arrêter. Bon, je me suis arrêté une fois au trois quarts du parcours avec Vincent Riou qui est venu me chercher au large du cap Horn en 2009… Alors pourquoi on fait ça ? J’ai fait La Solitaire du Figaro plus de quinze fois et je l’ai remportée trois fois. Pourquoi un sportif tourne en rond dans un stade ? Parce qu’à chaque fois, c’est différent : la météo n’est pas la même, l’organisation n’est pas pareille, le parcours a changé, beaucoup d’acteurs sont différents. Tout simplement, l’histoire est différente !

Voilesetvoiliers.com : Mais toi, tu es différent par rapport à ton premier Vendée Globe !
J. Le C.
: Je ne sais pas ce qui a changé chez moi : il faut le demander aux autres. Je ne fais pas dans l’autoanalyse… Ce que je sais, c’est que le Vendée Globe n’est jamais gris ! Ce n’est pas anodin un tour du monde en solitaire sans escale, ce n’est pas l’euphorie permanente et ce n’est pas non plus la galère tout le temps. Cette fois, c’est un projet absurde et ça me plaît bien… 

Jean Le CamYes we Cam ! Le slogan de Jean Le Cam a porté ses fruits lors d’un financement participatif qui lui a permis de faire évoluer son bateau avant le Vendée Globe.Photo @ DR

 

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