Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

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VENDÉE GLOBE LES GRANDS ENTRETIENS 12/29

Kojiro Shiraishi : « Le principal : avoir toujours le sourire ! »

Son parcours de marin est atypique. Pris sous la coupe de son mentor, Yukoh Tada, Kojiro Shiraishi a découvert le monde de la voile sportive à l’âge de 18 ans. A la disparition tragique de son maître, il a souhaité perpétuer son œuvre et surtout faire connaître au peuple japonais l’aventure hors norme que représente le Vendée Globe.
  • Publié le : 22/10/2016 - 00:01

Shiraishi GVKojiro Shiraishi a à son palmarès deux records sur la Transpacifique. En 1998 avec Bruno Peyron sur Explorer et en 2008 sur Gitana 13 avec Lionel Lemonchois. Deuxième d’Around Alone en 2002 avec un Open 40, il a également terminé deuxième de cette même épreuve en 2006 mais en 60 pieds. Enfin, il s’est qualifié pour ce Vendée Globe en terminant septième de la New York-Vendée en juin dernier. Photo @ Yoichi Yabe

Voilesetvoiliers.com : Etre présent aux Sables-d’Olonne avec votre bateau, à quelques jours du départ, cela représente quoi pour vous ?
Kojiro Shiraishi :
Je suis venu assister aux départs des deux dernières éditions, mais je connais le Vendée Globe depuis le début. J’avais tellement envie d’y participer qu’être présent aux Sables-d’Olonne est déjà pour moi l’achèvement d’un rêve. La course est pratiquement inconnue au Japon. Je souhaite en y participant montrer la beauté de cette épreuve au peuple japonais, et plus généralement aux Asiatiques. Cela demeure ma principale motivation.

Voilesetvoiliers.com : Votre bateau s’appelle Spirit of Yukoh, vous pouvez nous expliquer pourquoi ?
K. J. :
L’histoire est singulière. En fait, mon maître, Yukoh Tada, connaissait très bien Philippe Jeantot. Ils s’étaient rencontrés sur le BOC Challenge en 1982-1983 lorsqu’ils avaient été vainqueurs chacun dans leur classe (Jeantot en Classe 1 ; Tada en Classe 2, ndlr). Plus tard, Jeantot lui avait demandé de participer au Vendée Globe Challenge dès sa création. Faute de sponsor, Yukoh n’avait pas pu être présent sur la ligne de départ aux Sables-d’Olonne en 1989.

Voilesetvoiliers.com : Quel lien particulier aviez-vous avec ce marin ?
K. J. :
J’ai passé toute ma jeunesse à Kamakura, une ville au bord du Pacifique, à une cinquantaine de kilomètres de Tokyo. Enfant, je rêvais de voyager dans le monde entier par la mer. Je suis donc entré dans un lycée qui préparait aux métiers liés aux activités maritimes sur des cargos ou des bateaux de pêche. Lors de ma dernière année d’école, vers l’âge de 18 ans, j’ai vu à la télévision qu’un Japonais venait de gagner une course autour du monde à la voile et en solitaire. Cela a été un déclic pour moi. J’ai souhaité ardemment rencontrer ce personnage pour être son apprenti, un de ses préparateurs. A l’époque, il n’y avait pas Internet, j’ai donc pris le train pour trouver un annuaire téléphonique dans la gare de Tokyo. Et par miracle, j’ai réussi à le joindre. C’était le début de l’aventure.

Spirit of Yukoh 3Le nom du bateau de Kojiro Shiraishi est un hommage à son maître Yukoh Tada. En proie à des problèmes financiers et alors qu’il participait au BOC 1990-1991 en 50 pieds, le marin japonais s’était suicidé à Sydney en 1991. Il avait alors 61 ans. Photo @ Yoichi Yabe

Voilesetvoiliers.com : Vous aviez une expérience en matière de voile ?
K. J. :
Aucune ! Au Japon, à l’époque, l’initiation à la voile n’existait pas trop pour les jeunes enfants. Au lycée, j’avais fait un peu de dériveur mais mes compétences étaient assez limitées. Le but était uniquement pour moi de voyager, de vivre une aventure comme je vous le disais. Une notion qui n’existe pas trop chez nous. Même si le Japon est une île, le peuple japonais est pendant longtemps resté renfermé sur lui-même. Et puis, la plaisance n’était pas trop développée par chez nous et donc la compétition était encore plus marginale.

Voilesetvoiliers.com : Est-il difficile de trouver des sponsors au Japon ?
K. J. :
Malgré des résultats, du buzz, c’est quasiment impossible. Il faut dire que les budgets demandés aux entreprises sont importants. Pour ma part, j’ai eu la chance d’avoir des rapports humains privilégiés avec mes partenaires actuels. Le sponsor principal m’a donné l’argent pour acheter le bateau. Mais par rapport à certains concurrents qui ont des moyens énormes et qui sont très bien payés, mon seul moteur a été de faire cette course et surtout de la terminer. Je n’ai jamais songé à m’allouer un salaire par exemple.

Voilesetvoiliers.com : Que pensez-vous des IMOCA nouvelle génération ?
K. J. :
Cela reste aussi un rêve pour moi. J’aimerais bien être à la place de certains skippers. Cela sera peut-être pour moi le cas dans plusieurs années, mais comme je vieillis, j’approche de la cinquantaine, cela sera sans doute pour un de mes disciples car, comme Yokoh a fait pour moi, je me vois bien passer le témoin à un jeune Japonais.

Kojiro ShiraishiQuoi qu’il arrive pour lui lors de ce Vendée Globe, Kojiro Shiraishi souhaite avoir le sourire en permanence tatoué sur son visage. Photo @ Yoichi YabeVoilesetvoiliers.com : Comment allez-vous faire pour communiquer pendant la course ?
K. J. : Il est vrai que je ne parle pas ni le français ni l’anglais. C’est un léger problème par rapport aux Instructions de Course. De toute façon, en mer, en cas de difficulté, ce n’est pas vraiment le langage qui compte. Il n’y a pas de codes spéciaux prévus, mais ne vous inquiétez pas, je saurais comment m’exprimer pour me faire comprendre. Et puis j’ai mon traducteur avec qui je serai relié à tout moment. Il sera le lien avec les organisateurs et la presse. Il y a d’ailleurs des chances qu’il ne dorme pas beaucoup pendant mon tour du monde (rire).

Voilesetvoiliers.com : Pourquoi avoir choisi ce bateau, lancé en 2007 sous le nom d’Estrella Damm avant que Sébastien Josse le mène au Vendée Globe 2008 ?
K. J. :
C’est un choix par défaut. Je pense avoir été l’un des derniers skippers à acheter son bateau pour cette huitième édition. Et en avril dernier, c’était le seul bateau disponible. Je n’en suis pas trop mécontent. Avant le convoyage pour la Transat New York-Vendée, je n’avais fait que six ou sept sorties. Et cette traversée en double a été particulière puisque rapidement nous ne nous sommes retrouvés qu’avec une quinzaine de minutes d’électricité à bord par jour. Cela a été une sacrée course à New York pour tout remettre en ordre. J’ai découvert vraiment le bateau que sur cette Transat que j’ai terminé en septième position. En ayant fait, je pense, du bon travail. Dur, mais propre, sans savoir où étaient les autres car j’ai eu un petit problème avec Adrena (logiciel de navigation et routage, ndlr) dont je ne connaissais pas toutes les subtilités. C’est d’ailleurs une fois arrivé aux Sables que j’ai pu voir que ma trace avait été plutôt bonne.

Spirit of YukohLe bateau du Japonais de 49 ans, Kojiro Shiraishi, prendra pas le départ le 6 novembre prochain de son troisième Vendée Globe. Ce plan Farr mis à l’eau en 2007 a en effet eu comme skipper sur l’épreuve Sébastien Josse (BT) en 2008 et Alex Thomson (Hugo Boss) en 2012. Photo @ Yoichi Yabe

Voilesetvoiliers.com : Quelles sont les principales caractéristiques de Spirit of Yukoh ?
K. J. :
Si je compare avec mes précédents bateaux, ce plan Farr de 2007 qui a appartenu à Sébastien Josse ou à Roland Jourdain est agréable à vivre. Plutôt facile à la barre. Roland Jourdain nous a d’ailleurs beaucoup aidés dans notre préparation puisque le bateau était dans son chantier à Concarneau (Kaïros). Auprès de lui, j’ai beaucoup appris sur mon métier de marin professionnel. Apprendre avec une de mes idoles a été incroyable. Pour en revenir au bateau, si Alex Thomson n’a pas réussi à le casser puisqu’il a terminé en troisième position du Vendée Globe en 2013, c’est qu’il est vraiment solide (nouveau rire).

Voilesetvoiliers.com : Cette course est longue et dure, vous vous attendez à quoi ?
K. J. :
Cela m’importe peu. Pour moi, le principal est d’avoir toujours le sourire. Même pendant mon sommeil. C’est cela qui va être le plus difficile. Faire une belle course m’aidera en cela. Et puis, les sourires de ma femme, de ma fille et de ma famille m’aideront beaucoup. Ceux de mes amis et de mes sponsors aussi car je ne souhaite pas trahir leur confiance.

Spirit of Yukoh  2Kojiro Shiraishi a acheté son 60 pieds à Alex Thomson au mois d’avril dernier. C’est dire si sa préparation a été courte par rapport à d’autres concurrents. En toute humilité, au-delà du résultat, il souhaite avant tout vivre à fond son rêve. Photo @ Yoichi Yabe

Voilesetvoiliers.com : Il y aura un après Vendée Globe. Vous y avez déjà songé ?
K. J. :
Il y aura sans aucun doute un autre Vendée Globe, mais sur un bateau performant. Pour pouvoir jouer la gagne et être le premier «non-français» à inscrire son nom au palmarès. Si cela ne vous dérange pas, bien sûr ! Après, je souhaite créer au Japon une équipe pour la dixième édition (en 2024, ndlr). Avec un bateau pensé et construit dans mon pays. Je me répète mais il sera temps alors pour moi de transmettre mon savoir à un jeune compatriote. De transmettre encore plus aussi ma passion de la course au large en solitaire au public japonais. Je souhaite également réfléchir à l’évolution technologique des 60 pieds. Quoi qu’il arrive, sachez que si je deviens centenaire, je pense que j’aurais toujours des rêves… et le sourire !