Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Vendée Globe

Motivés, motivés, il faut rester motivés…

Depuis hier soir, Paul Meilhat se bat avec son vérin de quille fissuré sur SMA. Cela illustre parfaitement le lot d'ennuis des marins engagés dans cette course. Par-delà les dépressions, l’isolement, le froid et le lot d’emmerdes quotidiennes, les solitaires encore en course poursuivent leur périple. C’est une question de motivation. Un sujet exploré par le navigateur Christopher Pratt dans un mémoire de fin d’études où plusieurs marins du Vendée Globe étaient passés au crible. L’un d’entre eux n’est autre que l’actuel leader de cette huitième édition…
  • Publié le : 21/12/2016 - 07:13


SMA largeAvant l'avarie de vérin de quille survenue hier sur SMA, le bizuth Paul Meilhat a fait un début de course exceptionnel. Il n'a toujours pas signifié son intention d'abandonner ou non.Photo @ Vincent Curutchet / DPPI / Vendée Globe
«Une emmerde par jour sur le Vendée Globe paraît-il... J'ai pas fait le compte mais j'ai ma dose. Allez, ne rien lâcher, malgré tout on avance toujours» écrivait hier Jérémie Beyou, après avoir constaté une fuite au niveau du puits de foil de Maître CoQ. Pendant ce temps, Thomas Ruyant, aidé par les garde-côtes néo-zélandais, réalisait l’exploit de ramener son bateau cassé en deux à l’abri du petit port de Bluff, dans le Sud de la Nouvelle-Zélande. Pendant ce temps encore, Stéphane Le Diraison poursuivait sa longue route sous gréement de fortune vers la Tasmanie. Pendant ce temps enfin, Paul Meilhat, auteur d’une course magnifique, devait renoncer la mort dans l’âme à se battre pour une 3e place chèrement défendue, à cause d’une fissure sur son vérin de quille. Le skipper de SMA commence dès à présent un étrange voyage, où, pour la première fois depuis 45 jours, le sport passe au second plan.
Des Kerguelen au cap Horn, que l’on soit éclopé, égratigné ou bien portant, qu’il faille ramener son bateau au port ou mettre du charbon pour rester dans le match, il faut donc, pour reprendre les mots de Beyou, «ne rien lâcher». Pourquoi et comment les navigateurs solitaires continuent-ils à avancer ?  Quel est leur moteur, le carburant qui les pousse à faire ce tour du monde qui, de vacations en vacations, ressemble de plus en plus à un chemin de croix ? Qu’est-ce qui leur permet d’accepter de vivre comme des chiens recroquevillés sur leur couche humide ? Qu’est-ce qui les stimule pour sauter sur le pont en pleine nuit pour hisser la bonne voile ?

Jérémie BeyouJérémie Beyou, Maître CoQ, actuellement 3e, se bât malgré des soucis techniques à répétition.Photo @ Jérémie Beyou/Maître CoQ/Vendée Globe

Le Vendée Globe, labo d’étude sur la motivation

Dans son mémoire de Master II en management du sport, «Etude longitudinale de la motivation des skippers lors du Vendée Globe 2012-2013», le navigateur Christopher Pratt s’est attaqué à la question de la motivation. «L’idée était de parler de l’autodétermination dans le cadre sportif» explique-t-il. «Cela avait déjà été étudié dans d’autres cas, sur une saison, avant ou après des matchs, mais jamais en plein milieu d’une épreuve. Et pour cause : difficile d’aller coller un questionnaire sous le nez de Roger Federer entre deux sets ! Le Vendée Globe offrait donc un terrain propice : c’est une épreuve longue, c’est la plus dure et la plus exigeante en termes de mental. Dans cette étude, en arrière-pensée, je voulais montrer à quel point les variations de motivation, d’humeur, d’état psychologique étaient importantes et comment, éventuellement, ces variations étaient liées ou avaient des conséquences sur les performances.»

Christopher PrattLe navigateur Christopher Pratt qui a disputé les Transat Jacques Vabre 2011 et 2013 avec Armel Le Cléac’h puis Jérémie Beyou, auteur du Mémoire «Etude longitudinale de la motivation des skippers lors du Vendée Globe 2012-2013», Faculté des Sciences du Sport Aix-Marseille, Laboratoire Sport MG Performance. Sous la direction de Sarah Calvin.Photo @ Jean-Marie Liot /DPPI/Transat Jacques Vabre
Ce que Christopher n’avait pas prévu, c’est que sur les dix skippers ayant répondu favorablement à l’expérience (une série de 12 questions posées tous les dix jours), six ont très vite été contraints à l’abandon et l’un d’entre eux n’a finalement pas joué le jeu.
«Avec les trois skippers qui restaient, je n’étais plus dans les "targets" de ma thèse de départ. Mais ce qui ressortait de manière impressionnante, c’était à quel point les trois skippers concernés (en l’occurrence, les deux leaders de 2012-2013 et un autre concurrent portant les couleurs d’une  association caritative, ndr) étaient hauts dans leur courbe de motivation.»

Intrinsèque ou extrinsèque

Pendant la course, le questionnaire* soumis tous les dix jours aux «cobayes» de Christopher, corrélé aux positions, aux vacations, puis à des entretiens individuels menés après le tour du monde, est révélateur de différents types de motivations. 1/ La motivation intrinsèque ou autodétermination, liée au plaisir que la personne trouve dans l’activité, considérée comme le plus haut degré de motivation. 2/ La motivation extrinsèque et ses différents niveaux, davantage liée au regard des autres, à la quête de performance, de reconnaissance, de compétence. 3/ Enfin, l’amotivation, soit l’absence de motivation.

Tableau motivationLe continuum d’autodétermination d’après Biddle, Chatsizrantis, Hagger (2001, p 28).Photo @
«L’étude du Vendée Globe a révélé des navigateurs très autodéterminés, avec des nuances et des petites différences dans les profils motivationnels» poursuit Christopher. «L’un des deux marins de tête montrait une motivation intrinsèque plus élevée (plaisir d’être en mer, bien-être à bord du bateau) que l’autre. Mais le navigateur dont la motivation était la plus intériorisée était celui des trois ayant un profil "d’aventurier". On a tendance à considérer que ce type de motivation, c’est le Graal. Et je crois personnellement qu’il est toujours plus facile de rivaliser en course lorsque l’on s’épanouit sur l’eau, que l’on aime profondément naviguer.»

«Pourtant, en ce qui concerne la performance, les deux types de profils (intrinsèque et extrinsèque) peuvent mener aux mêmes résultats. En conclusion de mon mémoire, je prends l’exemple du biathlète Martin Fourcade, passionné par son sport, qui déclarait à la fin des JO que ses médailles n’étaient que la cerise sur le gâteau, que ce qui le faisait "kiffer", c’était les quatre années passées à préparer les Jeux. De l’autre côté du spectre, un gars comme André Agassi révèle dans son bouquin qu’il n’a jamais aimé le tennis. Qu’il l’a pratiqué parce que son père le poussait. Cela ne l’a pas empêché d’être l'un des plus grands joueurs de son époque. Certains sportifs de haut niveau, y compris les marins, réussissent par amour de la compétition, plus que par amour de leur sport…»

DiapositiveLes courbes motivationnelles (résultats quantitatifs) des trois skippers testés pendant le Vendée Globe 2012-2013. Pour l’objet de l’étude, ces trois skippers restent anonymes.
Armel Le Cléac’h : «une stabilité motivationnelle et mentale hallucinante»

Parmi les skippers engagés sur cette édition, Christopher Pratt connaît particulièrement bien Armel Le Cléac’h et Jérémie Beyou. Une amitié de vingt ans tissée en Figaro qui s’est poursuivie en IMOCA. En 2012, il était le skipper remplaçant d’Armel sur le Vendée Globe. Cette année, il est en liaison épistolaire avec Jérémie à qui il envoie quotidiennement des nouvelles de la civilisation. Son regard sur les deux marins, sur leur profil de sportifs et sur leurs motivations, est affûté.

«Jérémie, qui faisait partie de l’étude en 2012-2013 avant son abandon, incarne, je pense, un profil type du motivé extrinsèque. Il est extrêmement sensible à la compétition, au résultat, au fait de gagner. Il ne conçoit la voile que sous cet angle-là. Il est capable d’avoir des hauts et des bas importants, de se mettre dans des états impossibles et de pousser ses limites très loin. Cela transpire de lui. Mais finalement il est toujours là, il se fait violence, parfois dans la douleur. Au point qu’il a parfois du mal à profiter des choses, à les apprécier. La Solitaire du Figaro, par exemple, il l’a gagnée trois fois. Pour autant, il continue de se dire qu’il lui faut une quatrième victoire… c’est presque sans fin. Sur ce Vendée Globe, pourtant, j’ai l’impression que quelque chose est en train de se passer. Que Jérémie opère sa mutation. Qu’il prend davantage de recul malgré tous ses pépins techniques. Qu’il arrive à trouver du plaisir et peut-être même à s’épanouir.»

A la suite des problèmes de vérin de quille rencontrés par SMA, son compagnon de route et meilleur ennemi depuis l’Atlantique Sud, Maître CoQ a pris hier soir possession de la 3e place.

«Armel, lui aussi, est complètement dans la compétition, dans la compétence. Ce qu’il est en train d’accomplir est monstrueux. Il a une stabilité motivationnelle et mentale hallucinante parce qu’il va chercher un résultat, un Graal. Il a forcément des hauts et des bas, mais il est tellement poussé par cette quête que finalement il a un taux d’acceptation de la douleur supérieur à la moyenne. Il est impressionnant pour ça. C’est quelqu’un qui est absolument linéaire dans son attitude à bord, quelle que soit la situation. Un pépin ou une avarie n’influenceront pas sa manière d’agir. Ce sont des choses que l’on peut retrouver en voile  olympique. Ce qui fait la différence entre les gars très forts et les bons, ce ne sont pas les manches de premier où tu passes avec un wagon d’avance à la  bouée au vent. Ce sont les manches où tu passes 20e en haut et où tu navigues exactement de la même manière que lorsque tu es devant. A la fin, tu sécurises une manche de 8e et tu gagnes le championnat. Armel est très fort pour cela : il a la même attitude sur le bateau qu’il soit premier ou dernier, il est très peu impacté par les éléments extérieurs… Même si  sa motivation est tirée par la compétition et le fait de gagner, c’est tellement internalisé, il se projette tellement sur l’action qu’au final il est tout le temps concentré sur le moment présent. Or les mecs très forts dans notre sport, sont ceux qui arrivent à être uniquement dans le moment présent : dans l’action qui va leur permettre de réaliser leur objectif.»

A l’aube de ce 45e jour de course, Armel s’est fait la belle et dispose d’une marge de plus de 500 milles sur Alex Thomson. Il n’est plus qu’à deux journées du cap Horn…

Armel Le Cléac"hLe leader de ce 8e Vendée Globe, à 830 milles du cap Horn. “Armel a la même attitude sur le bateau qu’il soit premier ou dernier, il est très peu impacté par les éléments extérieurs. Il est très fort pour cela”, analyse Christopher Pratt.Photo @ Armel Le Cleach"/Banque Populaire VIII/Vendée Globe

* Le questionnaire du Vendée Globe 2012-2013 (envoyé tous les dix jours), inspiré d’un questionnaire existant, validé scientifiquement pour ce type d’études. Les skippers doivent répondre à chaque question via un barème allant de 1 (pas du tout d’accord) à 7 (très fortement d’accord). Les résultats ont été corrélés avec les positions des marins, les vacations et un entretien individuel à l’issue de l’épreuve.

Je participe au Vendée Globe :
1. Parce que naviguer en solitaire autour du monde est une activité vraiment plaisante
2. Parce que j'ai choisi de le faire pour mon bien.
3. Parce que je sens qu'il faut que je le fasse.
4. Je ne sais pas; je ne vois pas ce que cela me procure.
5. Parce que je me sens bien en mer.
6. Parce que je crois que cette course est importante pour moi.
7. Parce que je suis supposé(e) le faire.
8. Je fais cette course, mais je ne suis pas sûr(e) que cela en vaille la peine.
9. Parce que je trouve cette course intéressante.
10. Par décision personnelle.
11. Parce que c'est quelque chose que je dois faire.
12. J’y participe, mais en me demandant si je dois la poursuivre.

 

Classement mercredi 21 décembre à 5 heures

1.       Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII),  à 7 872 milles de l'arrivée
2.       Alex Thomson (Hugo Boss), à 508,9 milles du premier
3.       Jérémie Beyou (Maître CoQ), à 1 436,68 milles 
4.       Paul Meilhat (SMA), à 1 720,55 milles       
5.       Jean-Pierre Dick (StMichel-Virbac), à 1 861,96 milles


Classements et positions live ici : cartographie du Vendée Globe.