Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Vendée Globe 2012-13 – Interview

Bertrand de Broc : «J'en ai bluffé plus d'un !»

  • Publié le : 09/07/2012 - 00:51

Première nav’ sur Votre nom autour du mondeLe 2 juillet, au large de Port-la-Forêt, Bertrand de Broc découvre son nouveau monocoque et les premières sensations sont bonnes. «Ça le fait ! Je suis à l’aise à bord de ce monocoque que je trouve agréable et facile à barrer.»Photo @ D.R. Votre nom autour du monde

Pari réussi pour Bertrand de Broc ! Son opération «Votre nom autour du monde» étant un succès, il sera bien au départ du prochain Vendée Globe. Avec un bateau compétitif (l’ex-Brit Air d’Armel Le Cléac’h) et une foule de sponsors. Interview après sa toute première nav’.

 

Bertrand de Broc, 51 ansBertrand de Broc, 51 ans, a un CV nautique bien rempli. Mais il manque toujours un tour du monde en solitaire et sans escale à son palmarès. Après deux tentatives infructueuses – en 1992-93 et 1996-97 –, il espère que la troisième sera la bonne. Photo @ Marc Gauthier «On y croit, on ne voit pas comment un tel projet pourrait ne pas aboutir !». Ainsi parlait Bertrand de Broc en février dernier, dans une première interview accordée à voilesetvoiliers.com (à lire ici). Il venait de relancer l’opération «Votre nom autour du monde» dans l’espoir de prendre le départ du prochain Vendée Globe. Conjoncture économique morose, timing serré : le pari était loin d’être gagné et de tels propos pouvaient paraitre bien optimistes, tandis que beaucoup ne cachaient pas leur scepticisme quant à l’aboutissement du projet.
Mais les faits ont donné raison à Bertrand de Broc : comme en 1996, particuliers et entreprises se sont mobilisés pour qu’il soit au départ de son troisième tour du monde en solitaire et sans escale, le 10 novembre prochain. De plus, il pourra compter sur un bon bateau : l’ancien Brit'Air, plan Finot-Conq de 2006 avec lequel Armel Le Cléac’h a notamment terminé deuxième de la dernière édition.
Bertrand de Broc a donc quatre mois pour se remettre dans le bain des 60 pieds IMOCA. C’est court. Surtout quand le budget n’est pas encore bouclé et qu’il faut continuer de convaincre les éventuels souscripteurs. Joint au lendemain de sa toute première navigation à bord de Votre nom autour du monde, début juillet à Port-la-Forêt, Bertrand prend néanmoins un long moment pour répondre à nos questions. Interview.


voilesetvoiliers.com : Bertrand, comment s’est passée cette première navigation à bord de Votre nom autour du Monde ?
Bertrand de Broc : Très bien ! Je prends toujours beaucoup de plaisir à découvrir de nouveaux bateaux. Je sens tout de suite si ça va le faire ou pas – et là, ça le fait ! Je suis à l’aise à bord de ce monocoque que je trouve agréable et facile à barrer. On ne l’a pas poussé à fond lors de cette première sortie, ce n’était pas le but. On a volontairement navigué sous-toilé. Nous avons néanmoins pu constater que tout fonctionne correctement et qu’il n’y a pas de mauvaises surprises. C’est rassurant pour la suite. Bref, c’était une super journée ! On a même croisé l’ancien proprio (Armel Le Cléac’h, ndlr) à bord de son Banque Populaire. En nous voyant, il a dû se dire qu’il avait tout de même laissé un bon bateau !

v&v.com : L’ancien Brit'Air était le monocoque que tu souhaitais acquérir dès le lancement du projet…
B.d.B. : Je n’ai effectivement jamais caché ma volonté de racheter ce bateau et j’ai pris un coup derrière la tête quand un autre skipper a mis une option d’achat dessus. J’ai alors cherché d’autres monocoques, mais aucun ne me convenait vraiment. Puis Brit Air a de nouveau été à vendre et nous n’avons pas laissé passer notre chance, cette fois. Ce bateau est particulièrement intéressant car il nécessite peu de travaux, plutôt des vérifications. En raison du timing serré, nous souhaitions naviguer le plus vite possible. Et nous n’avons de toute façon pas le budget pour partir dans des trucs extravagants. L’essentiel est d’assurer la fiabilité.

v&v.com : Tu as récupéré les voiles d’Armel ?
B.d.B. : Oui, le jeu de voiles date de la Route du Rhum 2010 (qu’Armel a terminée à la deuxième place, ndlr). Il faudra tout de même en acheter des neuves d’ici au départ du Vendée Globe. Pour le parcours de qualification, en revanche, j’utiliserai des voiles plus anciennes pour ne pas trop fatiguer le matériel avant la course.

v&v.com : Combien de souscripteurs l’opération «Votre nom autour du Monde» réunit-elle à ce jour ?
B.d.B. : Plus de 2 000 particuliers et une cinquantaine de PME. Le nombre de particuliers est en deçà de nos espérances car, au moment de relancer le projet, on tablait plutôt sur 6 000 à la fin juin. La crise ne touche pas que les entreprises et 50 euros (la mise minimale pour soutenir Bertrand, ndlr) représente tout de même une somme… Au final, il y a autant de souscripteurs qu’en 1996 à la même date. Mais à l’époque, tout se faisait par courrier. Nous pensions qu’Internet et les réseaux sociaux faciliteraient grandement les choses. Cela n’a pas vraiment été le cas, c’est surprenant.

Mise à l’eau de Votre nom autour du monde Le 60 pieds IMOCA Votre nom autour du monde a été mis à l’eau le 25 juin à Port-la-Forêt. Pour Bertrand, une étape majeure dans sa préparation pour le Vendée Globe, et un moment symbolique s’il en est.Photo @ Thierry Martinez, Sea & Co

A la rencontre des donateurs Bertrand a organisé de nombreuses rencontres pour convaincre particuliers et entreprises de le soutenir dans sa démarche. Et il a bien fait : «Nous pensions qu’Internet et les réseaux sociaux faciliteraient grandement les choses. Cela n’a pas été vraiment le cas», explique-t-il.Photo @ Votre nom autour du mondev&v.com : Aller à la rencontre des éventuels donateurs reste donc primordial…
B.d.B. : Oui, c’est important d’avoir un contact direct, car à l’heure d’Internet, le bouche-à-oreille fonctionne encore bien. Pour faire connaitre notre projet aux particuliers et entreprises, nous avons organisé une bonne vingtaine de soirées un peu partout en France. La presse locale est souvent présente, ce qui permet de toucher pas mal de monde.

v&v.com : Combien de fois as-tu raconté l’épisode de la langue recousue, survenu lors de ton premier Vendée Globe, en 1992-93 ?
B.d.B. : C’est systématique, on me le demande toujours. J’ai calculé, ça me prend environ un quart d’heure à chaque fois (rires) ! 

v&v.com : Blague à part, qu’est-ce qui a débloqué la situation et permis d’officialiser ta participation ?
B.d.B. : L’appui financier de la société EDM Projets a été décisif pour acheter le bateau, mais aussi renforcer l’équipe technique. C’est intéressant, car le soutien des particuliers a créé une véritable dynamique qui a permis d’attirer les entreprises. Elles comprennent l’intérêt de l’opération «Votre nom autour du monde» en termes de communication. C’est un beau projet et les souscripteurs sont contents. On a de bons retours. Le projet avance, on se démène, mais il y a encore du travail !

v&v.com : Et il reste des souscripteurs à trouver pour boucler le budget…
B.d.B. : L’objectif est d’avoir le soutien d’environ 7 000 particuliers, le jour du départ. Nous allons donc encore organiser une dizaine de soirées. Il manque 300 000 euros pour équiper parfaitement le bateau, partir plus sereinement et mettre toutes les chances de mon côté pour finir le Vendée Globe. Par exemple, il faudra acheter au moins une GV et deux voiles d’avant neuves. Mais idéalement, j’aimerais avoir cinq ou six voiles neuves. De même, selon mon budget, j’installerai un ou deux hydrogénérateurs. On essaye d’évaluer ce que pourrait être le budget final pour ne pas se retrouver en short le jour du départ (rires). Tout en sachant qu’en 60 pieds, on ne peut pas faire d’impasses et se dire : «Tiens, le galhauban est usé, on le changera après le Vendée Globe». Avec ce type de raisonnement, on a toutes les chances de prendre le mât sur la tronche ! Tout doit être parfait. Je suis bien placé pour le savoir : en 1996, j’avais des doutes sur la solidité de la quille, mais je n’ai pas pu la remplacer, faute de budget. Résultat : j’ai abandonné sur rupture de quille ! Sans cette avarie, j’aurais peut-être fait un podium. Je ne veux pas réitérer cette erreur.

Une foule de sponsors En contrepartie de son soutien, chaque donateur voit son nom apposé sur la coque du bateau de Bertrand. Fin juin, plus de 2 000 particuliers et une cinquantaine d’entreprises s’étaient engagés à ses côtés. Mais il manque encore 300 000 euros pour boucler le budget. A bon entendeur…Photo @ Thierry Martinez (Sea & Co)
v&v.com : L’annonce de ta participation a-t-elle boosté la mobilisation autour de ton projet ?
B.d.B. : Oui, il y a beaucoup plus de souscriptions depuis la mise à l’eau du bateau, le 25 juin. Les gens se disent : «Ça y est, c’est sûr, il va bien partir». Cet été, je vais montrer le bateau aux fêtes nautiques de Brest («Les Tonnerres de Brest», du 13 au 19 juillet, ndlr) et de Douarnenez («Temps Fête», du 19 au 22 juillet, ndlr) pour prouver que notre projet est très concret, que ce n’est pas du vent (rires) !

v&v.com : Tu as toujours été confiant dans la réussite de «Votre nom autour du Monde» ?
B.d.B. : Oui, mais ce n’était pas le cas de tout le monde, loin s’en faut : même le Vendée Globe en doutait ! Ça nous a fait mal, car on bossait comme des dingues pour que ça marche. Mais ça y est, le projet a abouti. Je crois que j’en ai bluffé plus d’un !

v&v.com : Tu as environ quatre mois de préparation d’ici au Vendée Globe : c’est une véritable course contre la montre qui s’engage !
B.d.B. : Je dois effectivement optimiser le peu de temps qu’il me reste pour bien prendre en main le bateau. Les sorties comme celles d’hier sont sympas, on ne se mouille pas, mais ce n’est pas le but (rires) ! On va vite entrer dans le vif du sujet, mettre plus de toile et optimiser les réglages. Ce sera l’objet du parcours de qualification de 3 700 milles, soit 18 à 20 jours en mer, que j’effectuerai aux alentours du 25 juillet. Je suis convaincu que les automatismes vont revenir vite. J’ai beaucoup d’expérience sur les gros bateaux, notamment en trimarans ORMA. Il faut aussi que je m’entraine physiquement. Je fais du sport mais pas suffisamment. Je vais m’y remettre sérieusement, le bateau est de toute façon un bon exercice. Si tu ajoutes la recherche de souscripteurs, tu vois que le programme est chargé. Souvent, les gens partent en vacances du 15 juillet au 15 août : ce ne sera pas notre cas, cette année. Mais on va essayer de se prendre quelques jours de repos après la qualification pour ne pas être cramé le 10 novembre, aux Sables. On est quand même à fond depuis cinq mois...

Bertrand de Broc en quelques mots
> 2 participations au Vendée Globe (abd en 1992-93 et 96-97).
> 2 participations à la Jacques Vabre (3e en 05 et 5e en 07).
> 2 participations à la Route du Rhum (abd en 90 et 02).
> 13 participations à la Solitaire du Figaro.
> 8 participations au TFV (vainqueur en 98 et 04).
> 4 saisons Grand Prix des Multicoques.
> 7 participations à la Transat AG2R (2e en 94 et 00, 3e en 10).
> Plus d'infos sur Bertrand de Broc sur son site, ici

v&v.com : L’objectif principal est de finir le Vendée Globe pour la première fois ?
B.d.B. : Oui, mais à une place correcte ! Je ne vais quand même pas me laisser faire ! Je ne me suis pas beaucoup confronté aux autres ces dernières années, mais je constate que la barre est plus haute qu’en 1996, on prend les ris plus tard (rires). Dans une épreuve comme le Vendée Globe, la bonne gestion du bateau et du marin dans la durée est également essentielle. Je ne suis pas inquiet de ce point de vue, car je n’ai jamais déchiré une voile. J’ai eu des problèmes techniques mais ce n’était pas entièrement de ma faute.

v&v.com : Et ensuite, à quoi pourrait ressembler «Votre nom autour du monde 3» ?
B.d.B. : J’aimerais tenter un record autour du monde en monocoque, avec une vingtaine de fous furieux à bord (rires) ! Le record établi par Loïck Peyron sur le Trophée Jules Verne (45 jours à bord de Banque Populaire V, ndlr) est de toute façon très difficilement battable, à moins d’aligner des budgets faramineux. Mon projet en monocoque peut sembler dingue, mais je pense que c’est jouable. J’ai déjà repéré des bateaux potentiels.

Le 60 pieds Votre Nom autour du mondeVotre Nom autour du monde n’est autre que l’ancien Brit Air, plan Finot-Conq de 2006 au joli palmarès : à son bord, Armel Le Cléac’h a notamment terminé deuxième du Vendée Globe 2008-09 puis de la Route du Rhum 2010.Photo @ Thierry Martinez, Sea & Co
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Le 60 pieds Votre Nom autour du Monde à la loupe

Architectes : Groupe Finot-Conq
Chantier : Multiplast (Vannes) – 2007 (ex-Brit'Air)
Longueur : 18,28 m (60 pieds)
Largeur : 5,90 m
Tirant d’eau : 4,50 m
Poids : environ 8 tonnes
Voilure au près :  290 m2
Voilure au portant :  580 m2