Actualité à la Hune

The Bridge

Une transat pas banale !

Actual, arrivé la nuit dernière à New York en dernière place, clôt The Bridge. Le trimaran d’Yves Le Blevec aura mis 10 jours 9 heures et 28 minutes pour traverser l’Atlantique depuis Saint-Nazaire. Maintenant que les cinq concurrents – les quatre Ultim et le Queen Mary 2 – se trouvent sur la côte Est des Etats-Unis, Dominic Vittet analyse le déroulement météo et stratégique de cette transat unique, du départ dans 8 nœuds de vent au passage du pont Verrazano.
  • Publié le : 06/07/2017 - 08:16

actualEn arrivant la nuit dernière à New York, Actual, quatrième des Ultim, met un terme à The Bridge 2017.Photo @ Thierry Martinez/The Bridge

En théorie, avec un Atlantique un peu conciliant, la possibilité qu’un Ultim joue face au paquebot existe. Les nouveaux multicoques ont une telle capacité à tenir des moyennes de 30 nœuds qu’il est raisonnable d’imaginer un duel équitable.
Malheureusement, en ce début d’été 2017, l’océan ne joue pas le jeu. Le golfe de Gascogne est vide de vent, une zone de calmes barre la route dans l’Ouest de la Bretagne et l’anticyclone des Açores s’étale comme jamais sur les trois quarts de l’Atlantique, ne laissant que deux alternatives aux coursiers des mers : soit une route Sud qui rase le cap Finisterre mais qui se meurt ensuite dans des alizés moribonds. Soit une route Nord, plus courte et plus ventée, mais qui annonce de longues heures de louvoyage…
Au coup de canon, les décisions étaient prises. Les marins tireront des bords le long de la côte bretonne en passant à l’intérieur des îles morbihanaises. Pour les trimarans, les premières 24 heures sont longues. Le tout petit vent d’Est de la première nuit finit par mourir au petit matin quelque part au large d’Ouessant et cède la place à une immense zone de calmes qui s’étend de la pointe de la Cornouaille anglaise jusqu’au large de la péninsule ibérique.

Lundi soir, les plus en pointe, Macif et IDEC Sport, sont récompensés de leurs efforts. Leurs gréements frémissent aux premiers effluves venus de l’Ouest. Ils accélèrent et portent un premier coup à la concurrence. Les minuscules erreurs de Sodebo entre la baie de la Baule et Belle-Ile prennent des proportions énormes. Les 10 milles de retard se transforment vite en 30 puis en 80. Dans des conditions normales, ces distances sont vite avalées par un multicoque de cette qualité mais quand il s’agit de les reprendre aux Gabart et Joyon qui cavalent en tête, c’est une autre affaire. Conscient de ce handicap, l’équipage de Thomas Coville n’est pas KO mais il reçoit un premier uppercut qui fait mal. Il ne réussira jamais à raccrocher les wagons et se replacer pour le sprint final vers New York…
Pour Actual, c’est encore pire. Après avoir réussi à tenir la cadence le long des côtes morbihanaises, il paie, avant tout, le poids des années qui l’empêche de rivaliser à armes égales avec ses confrères.
Sa laborieuse sortie de la zone de calme lui porte un coup fatal. Désormais, son seul espoir reste de bénéficier de conditions particulières et profiter peut-être d’opportunités que les autres n’auront pas…

Lundi 26Tandis que le Queen Mary fonce à 23 nœuds vers New York, les voiliers butent dans la zone sans vent (ronds bleus) avant de bénéficier des vents de Sud-Ouest créés par la dépression D1. L’œil du phénomène (rond noir) se décale vers le Connemara et les concurrents toucheront le Nord-Ouest mardi.Photo @ Dominic Vittet

MARDI
Dans la nuit de lundi à mardi, les funambules virent juste sous l’œil de la dépression et attaquent un grand tribord amure débridé vers le centre de l’Atlantique. Pour la première fois depuis le départ, dans un ciel chargé de grains, les prototypes font enfin gémir leurs appendices de bonheur. Dans les vents de 20-25 nœuds de travers, les vitesses frôlent les 30 nœuds, voire un peu plus quand ils choisissent de tirer un peu la barre.
Oubliant le combat contre le Queen Mary qui file à 23 nœuds de moyenne sur la route directe, Macif et IDEC engagent un bras de fer magnifique et se disputent inlassablement le leadership de la course jusqu’à l’approche d’un couloir «obligatoire» large de 200 milles, compris entre le sommet de l’anticyclone des Açores qui s’étale sur une bonne partie de l’Atlantique, et la zone d’exclusion des glaces au Nord qui entoure Terre-Neuve.

MERCREDI
Macif, qui bénéficie de sa jeunesse et d’un poids moindre qu’IDEC, pointe en tête. Tout en quittant les vents de Nord-Ouest qui s’éloignent vers l’Irlande, la flottille se dirige vers la zone d’exclusion des glaces. La stratégie n’est pas très compliquée mais sa réalisation est périlleuse : Il faut traverser des zones de calmes, retrouver les petites brises qui soufflent dans l’Ouest au sommet de l’anticyclone, tout en jonglant avec les bancs de brume et en se plaçant en prévision de l’arrivée d’une dépression annoncée pour vendredi. Dans cet imbroglio, les stratèges font preuve d’une grande habileté tactique et même si les écarts restent faibles, le classement reste figé.

Alors qu’il reste encore 1 700 milles de louvoyage, et que les trois premiers se tiennent en moins de 80, rien n’est joué. Une bascule opportune bien négociée pourrait tout faire basculer. Dans cette contrée aux prévisions météorologiques incertaines, tout reste possible et l’équipage à Gabart est obligé de naviguer un œil dans le rétroviseur.

eauLe contraste est énorme entre le courant du Labrador qui pousse les icebergs vers le Sud et le Gulf Stream qui remonte des Caraïbes… Il génère les fameux brouillards qui seront fatals au Titanic (étoile rouge) et rend la navigation bien compliquée dans ce secteur.Photo @ Dominic Vittet

JEUDI
La flottille traverse une zone extrêmement particulière : l’espace de rencontre presque frontale entre les eaux à 2° du courant du Labrador qui poussent vers le Sud les icebergs du Grand Nord canadien, et les eaux chaudes du Gulf Stream qui remonte du golfe du Mexique.

Le choc thermique est unique au monde. Il est à l’origine de plusieurs phénomènes bien spécifiques :
-          Dans l’eau : la prolifération d’animaux marins et en particulier de cétacés qui adorent ce mélange chaud–froid, que les navigateurs vont devoir essayer d’éviter.
-          A l’interface eau–air : la création de bancs de brouillard qui rendent la navigation dangereuse dans cette zone truffée de pécheurs.
-          Dans l’air : c’est la nursery à dépressions de l’Atlantique Nord qui se nourrit elle aussi de ce contraste et alimente les plus voraces qui vont traverser l’Atlantique jusqu’à l’Europe.
-          Et enfin, dans cet espace de conflit permanent, les prévisions météorologiques sont très incertaines.

Au près bâbord amure et en route vers la ZEG, Macif mise sur une rotation du vent au Nord-Ouest, au moment même où il approchera de la zone interdite. Le coup serait parfait, sauf si la bascule se faisait attendre et qu’elle le contraindrait à virer alors que le vent serait encore Sud-Ouest.
Evidemment, derrière, sans l’avouer clairement, on attend ce faux pas avec impatience. En buttant plus tard sur la zone interdite, IDEC et Sodebo auront une marge de manœuvre supplémentaire et pourraient ramasser la mise pour revenir sur le dernier-né des Ultim et tenter de redistribuer les cartes.
Mais Macif contrôle la situation. Malgré leurs applications «à bien faire», IDEC et Sodebo ne parviennent pas à menacer le bateau bleu et jaune. Il faut dire que le leader semble à l’aise en vitesse, ne commet aucune erreur.

CouloirLes trois leaders n’ont d’autre choix que louvoyer dans le couloir de 200 milles entre l’anticyclone des Açores au Sud et la zone d’exclusion des glaces au Nord. En rejoignant l’anticyclone des Açores, celui des Bermudes va générer un gros flux de Sud-Ouest qui va ventiler toute la fin de course.Photo @ Dominic Vittet

VENDREDI
Cette journée de vendredi s’avère particulièrement ardue pour les concurrents.
Au matin, François Gabart et ses hommes touchent les bénéfices d’une position plus Ouest : ils basculent de l’autre côté du sommet de l’anticyclone, attrapent les vents de Sud-Ouest, allongent la foulée et augmentent à nouveau leur capital.
Les autres finissent par suivre, avec un temps de retard et ont du mal à contenir l’hémorragie dans des proportions raisonnables : 50 milles pour IDEC, 80 pour Sodebo et 250 pour Actual. Inexorablement, le podium se dessine…

SAMEDI et DIMANCHE
Malgré l’évidence, Francis Joyon et Thomas Coville continuent d'y croire. Et si l’anticyclone des Bermudes, qui doit migrer vers le Nord ces prochains jours, changeait de trajectoire et laissait la place à une nouvelle perturbation qui sortirait du chapeau du côté de New York ? Ou les calmes annoncés dans les 200 derniers milles ne viendraient-ils pas redistribuer les cartes ?
Même si les choses se font de façon chaotique, le flux Sud-Ouest de l’anticyclone des Bermudes, remontant vers Terre-Neuve, finit par faire sa jonction avec la bordure de l’anticyclone des Açores.
Les deux masses d’air se marient et génèrent un flux de Sud-Ouest régulier.

Macif, détaché en tête, a bénéficié en premier de ce bonus et creuse encore l’écart avec ses poursuivants. La mer hachée avec un clapot désagréable d’environ 1,5 mètre rend la navigation un peu plus cassante. Elle surprend Thierry Briend à la barre de Sodebo qui fait une mauvaise chute, heureusement sans gravité. Même si la messe est dite et que l’équipage de François Gabart commence à sentir le parfum de la victoire, ce grand louvoyage dans du vent oscillant de 15 à 25 nœuds est scruté à la loupe par les spécialistes : il oblige les pur-sang qui n’ont pas été conçus pour lutter contre le vent mais plutôt pour surfer dans des vents portants, à mettre à nu leurs performances. Finalement, Macif conforte son avance et IDEC, construit en 2005 et qui n’a subi aucune modification depuis, résiste à Sodebo récemment refondu.

Courant VerazzanoHudson River East et West se rejoignent avant de passer sous le pont Verrazano. Combiné avec la marée descendante, le courant devient redoutable, il peut monter jusqu’à 5 nœuds avant de faire « son éventail » dans la baie.Photo @ Dominic VittetActual regarde de loin ce combat. Après avoir quitté la dépression irlandaise, lui, qui de toute façon n’avait aucune chance en vitesse pure, aurait pu tenter sans risque d’arrondir l’anticyclone des Açores par le Sud. En restant dans la roue de ses prédécesseurs, il se condamnait à la 4e place. Les 300 derniers milles dans très peu de vent ont été très longs et très durs…

LUNDI
Profitant des brises thermiques de lundi après-midi, Macif coupe la ligne d’arrivée définie par le pont Verrazano et termine avec près de 56 heures de retard sur le Queen Mary 2. Il était temps qu’il arrive. Dans la soirée, le vent se meurt et tourne du Sud-Ouest au Nord-Ouest obligeant IDEC à un louvoyage contre-courant, de nuit, le long des 15 milles du chenal entre Ambrose Light et le pont. Dur dur pour le bateau rouge et son valeureux équipage qui conservent la belle deuxième place acquise le long des côtes bretonnes huit jours plus tôt !

Sodebo n’a décidément rien pu faire pour revenir sur IDEC. Comme l’expliquait très bien Thomas Coville, les événements météo ne cessent de revenir par l’Ouest sur ce parcours d’Atlantique Nord si particulier, et, systématiquement, le bateau qui précède est toujours servi en premier et s’échappe.
Cruel constat pour cet équipage aguerri qui aura finalement payé pendant toute la semaine ses quelques milles de retard accumulés entre Saint-Nazaire et Belle-Ile.
Maigre compensation, son arrivée dans la célèbre baie américaine mardi au petit jour était absolument magnifique !

The Bridge 2017

Course transatlantique en équipage entre Saint-Nazaire et New York (3 152 milles)
Départ le 25 juin 2017 à 19 heures

Classement général

1.   Queen Mary 2 (Chris Wells) : arrivé le 1er juillet à 5 heures 10 minutes (heure de New York)

Classement Class Ultim
(au lundi 4 juillet à 15 heures françaises)

1.   Macif (François Gabart) : arrivé le 3 juillet à 13 heures 31 minutes et 20 secondes (heure de New York), temps de course : 8 jours 31 minutes et 20 secondes. Moyenne : 18,61 nœuds sur 3 582 milles parcourus.

2.   IDEC Sport (Francis Joyon) : arrivé le 4 juillet à 0 heure 9 minutes et 3 secondes (heure de New York), temps de course : 8 jours 11 heures 9 minutes et 3 secondes. Moyenne : 17,16 nœuds sur 3 886 milles parcourus.

3.   Sodebo Ultim’ (Thomas Coville) : arrivé le 4 juillet à 5 heures 18 minutes et 55 secondes (heure de New York), temps de course : 8 jours 16 heures 18 minutes et 55 secondes. Moyenne : 17,04 nœuds sur 3 549 milles parcourus.

4.   Actual (Yves Le Blevec) : arrivé le 5 juillet à 22 heures 22 minutes et 58 secondes (heure de New York), temps de course : 10 jours 09 heures 28 minutes et 58 secondes. Moyenne : 14,47 nœuds sur 3 610 milles parcourus.